LA GESTE DE BREKE de MACAIRE ETTY : Un chant sacré


La geste de Bréké est le quatrième des cinq ouvrages de Macaire Etty, actuel président de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire édité en 2016. Cette œuvre se distingue des autres en ce qu’elle est la seule épopée dans ce panier à romans.

Au commencement est une geste. Une geste de toute beauté. Une geste plus belle que les chants mythiques d’Orphée. Une geste qui attise la jalousie de la déesse de la beauté ! Une geste sacrée observant sept silences ! Une geste semblable au timbre mielleux de Balla Fasséké charmant le roi-sorcier ! Une geste ettyenne ! La geste de Bréké ! Écoutez un morceau de son solfège envoutant :

« Pour se couvrir de splendeur ma parole se parera de kita et d’adingra…

Elle se badigeonnera de kaolin immaculé.

Bréké mérite que les mots s’endimanchent.

Remuez le chasse-mouche de mon ancêtre.

Frappez le tambour hiératique.

Et suivez-moi dans cette chevauchée verbale… » (P.16)

 

Ensuite, arrive le geste. Il est l’acte que le poète loue. Le geste est la forme active de la geste comme le droit pour la loi. Il est son kankôrôsigui, celui qui écoute et traduit. Le geste dans cette geste, bien plus qu’un simple geste, est un acte sacré, une adoration.


« Tout a commencé sans qu’aucun oracle ne le prédise ». Tout a commencé sans qu’aucun sorcier ne se doute de ce qui allait se passer. Tout a commencé quand le Maître de l’Univers a décidé de démontrer sa puissance en surprenant les Bréképwênin. Tout a vraiment commencé quand Toutré « cet émissaire…comme un fétiche,/ Courtaud tel un nain…/ Cagneux…à la démarche boiteuse et désagréable… » (P.25) traversa la forêt et les dix villages qui séparaient Bréké du village dénommé Niké. C’est en ce moment-là que tout a commencé, vraiment ! Toutré venait de la part de son roi le Nanah Lobou, emprunter le tam-tam, objet sacré et le plus important de la culture de Bréké. Cette proposition osée « vibra aux oreilles de Bréké comme une énorme indécence. » (P.33)… 

Une rivalité farouche installera son trône entre ces deux villages. Les niképwênin useront de tous les moyens pour essayer de s’approprier le tam-tam sacré des bréképwênin sans succès. Bréké refusera même tout l’or du monde contre son tam-tam… Pourquoi tant de vacarmes autour d’un simple tam-tam ? Cette interrogation ouvre la porte à plusieurs autres auxquelles l’auteur répond progressivement…

 

A l’image de la première de couverture, la geste de Bréké est le travail d’un artiste, d’un artisan, d’un tisserand. Les plus belles paroles sont tressées aux feuilles de raphias. Elles sont tissées de divers entrelacs dans une moulure affinée imposant une monture raffinée à ce kita poétique.


La geste de Bréké est une épopée. Et toute épopée est un chant épique célébrant un héros ou un peuple. Mais avant d’être épique, l’épopée est d’abord un long poème narratif. Cette geste est un poème doux comme le miel et nourrissant tel le lait. Un verbe paisible qui conte une altercation au clair de lune et à l’éclairage de la circonspection. La poéticité de la parole qui raconte donne au récit le canevas  nécessaire à la trame épique. Si la plupart des épopées ont du mal à allier discours épique et tonalité poétique, il en est autrement pour le livre d’Etty Macaire. La geste de Bréké est l’alliance intelligente des deux exigences.

La geste de Bréké est le geste de la valorisation de la culture. Elle porte la voie et le flambeau de la sacralité. Les questions essentielles qu’elle pose ne souffrent d’aucune ambigüité : la culture a-t-elle un prix ? Que sommes-nous sans culture ? Jean Marie Adiaffi avait  donné un élément de réponse à ce questionnement. Il disait, en substance, que la véritable carte d’identité du noir ne peut être un piètre bout de papier – qui d’ailleurs n’est accessible qu’en temps d’élection -, mais plutôt nos valeurs culturelles. A priori, l’histoire d’un tam-tam sacré semble anodine. Mais, au fond, ce qu’il faut voir au-delà du tam-tam, c’est l’horizon, ce relief qui miroite l’essence identitaire africaine. La fierté de posséder le legs de nos ancêtres. Le poète est pourtant clair : « il n’y a pas de geste et de parole de chef qui soient privés de signification. » (P.52).


 Comme Ritchê le Roi de Bréké, Macaire Etty invite chaque être humain à ‘’ruisseler de sérénité’’ devant toute proposition de marchandage de sa dignité.

Le poète est un prophète. Quand descend le voile épais de la nuit, son âme s’élève et son esprit entre en communion avec les forces suprêmes. Le poète est investi du pouvoir de la devinette et de la prédication. Il sait savamment remonter la corde de l’histoire jusqu’à son embouchure. Sa geste est la voix des dieux et son geste, le bâton, magique censé faire disparaitre le spectre de l’obscurantisme. En parcourant La geste de Bréké, nous avons vu et entendu des choses que seuls des esprits prédisposés peuvent comprendre. Prédisposez donc vos orifices d’écoute afin que cette geste vous investisse…

 

Abdala Koné.

 

Macaire Etty, La Geste de Bréké, épopée, Irda éditions, 2016