JEAN VALERE DJEZOU DECORTIQUE "LA GESTE DE BREKE"


L’Afrique, l’Afrique d’antan, l’Afrique d’un temps, des temps anciens, s’évapore goutte à goutte dans le vent mal manié de la modernité, un essor qui la coupe de son âme comme une tronçonneuse sépare mortellement un tronc de sa base.  Pourtant, la vérité est là, limpide comme l’œil d’un ange : la tête du cocotier tutoie la barbe du ciel, lorsque ses pieds se moulent profondément dans les bras de la terre. C’est à cette vérité incommensurablement immuable que nous convie Macaire Etty, l’homme à l’esprit couvert d’une chevelure cotonneuse de sagesse et de douceur… Macaire Etty, l’enseignant, chroniqueur, blogueur, critique, préfacier, romancier, nouvelliste, poète, le Président de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire, la voix des ancêtres...

Cette vérité immuable à laquelle nous convie l’écrivain se trouve en filigrane dans les lignes de La Geste de Bréké publiée en 2016, une merveilleuse œuvre néo-oraliste qui, par bien de tours, de détours et d’atours d’une finesse perceptible chez les plus beaux chevaliers de l’art oratoire traditionnel, nous indique que la culture devrait être un socle sur lequel il faudrait compter pour sculpter notre cité, car c’est bien elle, à la vérité, qui constitue le cercle de convergence des composantes éparses de la société. Et parlant justement de cette culture, celle qu’il promeut dans La Geste de Bréké est la culture de la paix, la culture de la non-agression, la culture de la résistance à l’impérialisme, une résistance d’âme et non d’arme, une résistance clamée et non armée, une résistance déclamée, désarmée…

Cette résistance est en effet particulièrement esthétique, en ce sens que La Geste de Bréké est la remise en selle et la mise en valeur d’un héritage africain et universel : l’art des griots, chansonniers et conteurs de l’Afrique d’antan ; l’art des jongleurs-poètes-chanteurs qui connurent leur âge d’or au Moyen Age et portaient les noms fabuleux de trouvères ou de troubadours, selon qu’on s’exprimait en langue d’oïl ou en langue d’oc, selon qu’on trouvait au nord ou au sud de la France. Leurs gestes, du latin "gesta" signifiant action d’éclat, exploit guerrier, chantant la glorieuse histoire d’un peuple, d’un groupe, d’un individu, avaient naturellement la tonalité épique des délectables spectacles audiovisuels des maîtres et détenteurs du verbe de l’Afrique d’autrefois. Toutefois, si la geste d’un Bernard de Ventadour se composait de rangées de vers, celle de l’Ivoirien Macaire Etty, La geste de Brékéla geste d’Akonda, est faite de versets d’une agréable résonnance qui ne sont pas sans rappeler d’immortels virtuoses tels Djéli Mamadou Kouyaté, Aspro Bernard, Srolou Gabriel, Tima Gbahi, Joachim Bohui Dali ou autres noms mythiques : « La geste de Bréké, Je vous la dirai belle, Je vous la dirai avec des pétales de fleurs » (page 13) ; « Je connais le secret du Rossignol. J’ai la maîtrise de la parole féconde. Je suis le fils du barde mythique de Bréké. Mon père était un maître de la parole. Il m’a donné à manger le bout de sa langue dès ma plus tendre enfance. Bébé, mes pleurs déjà étaient d’une succulence remarquable.  » (page 13) ; « Au moment où la parole de ma bouche coule, désobstruez tous vos orifices pour l’aspirer. La parole est belle mais fragile et volatile. » (page 18) ; « J’émettrai le son de la vérité, Moi flûte, héritier de la flûte primordiale » (page 75).

Mais La geste de Bréké, c’est, par ailleurs, le symbole d’une résistance mentale et politique, une résistance à une pression psychologique, le refus de la couardise, de l’impérialisme, le refus du chantage, le chantage à la guerre, ce chantage vicieusement exploité par l’Allemagne hitlérienne pour faire fléchir Vichy et forcer la France républicaine au collaborationnisme avec les génocidaires nazis. Nanah Ritchê, « le Nanah de Bréké », lui, jamais ne céda aux pressions de toutes sortes exercées sur lui et son peuple par « Nanah Lobou, le tout-puissant maître de la cité de Niké », par la voix menaçante et malicieuse de son répugnant émissaire, Toutré l’immonde « maître-chasseur », pour arracher à Bréké, « ce bout de terre d’Afrique », son bien le plus précieux, son unique richesse, toute sa fierté... « Akonda, le-danseur-émérite, Le-chansonnier-à-la-voix-magique », lui, jamais ne céda le pas à la facilité de la pusillanimité. « Akonda l’esthète, Akonda l’insatiable téteur du Beau », n’avait cependant ni les muscles globuleux de Soundiata le fils de la femme buffle ni la taille de baobab de Chaka le fils du ciel, ni la dextérité de mousquetaire de d’Artagnan le fils du roi Soleil. Il avait toutefois leur vaillance, leur hardiesse, leur héroïsme. Akonda, l’artiste pluriel, « Akonda, le célèbre poète-danseur-de-Bréké », le vigile de la tradition, surpris par une attaque nocturne saugrenue assimilable à celle liberticide lancée par le duc de Savoie Charles Emmanuel 1er contre Genève l’intrépide, la légendaire nuit du 11 au 12 décembre 1602, n’alerta, lui, nulle sentinelle, encore moins son village s’offrant un paisible plaisir de sommeil mérité. Il ne reçut guère, à la différence des défenseurs de la Genève libre lors de la bataille de l’Escalade, l’appui héroïque des soldats, des hommes et des femmes sorties même avec des ustensiles de cuisine, pour protéger leur droit invendable à la liberté. Seul, il offrit sa digne petite poitrine comme muraille inébranlable de sa cité adulée. Par-là, Akonda, « l’artiste qui, par son génie, encaustique l’histoire des princes et des héros », se présente incontestablement comme une négation de l’art alimentaire et intestinal consistant à ravaler son courage, à avaler ses tripes et à vendre son cerveau, sa bedaine et ses boyaux aux plus offrants, aux plus puissants, aux maîtres du monde…

Notons cependant également que cette lecture de la geste d’Akonda, La geste de Bréké, ne saurait faire l’impasse sur la promotion d’une certaine résistance culturelle, la résistance à la culture de la guerre, vu que Bréké, la cité de la tribu des Kpans, reflète l’image la culture de la paix, de la dignité. Il ne s’agit ni de cette tranquillité erronée et ignominieuse acquise dans la compromission ou sacrifiée sur l’autel de la veulerie et de la déloyauté ni de cette dignité de fiel défendue la main armée de la hache de la haine et le cœur enragé vidé de toute humanité… Certes, les habitants de Bréké, les Bréképwênin, ne sont point une puissance numérique et militaire aussi imposante que la tribu des Sioux face au colonel George Armstrong Custer ; néanmoins, ils ont, tout au moins, leur sentiment d’indignation, leur inacceptation de l’illogique. Et certes, ils ne défendent pas leurs terres menacées de spoliation et leur race menacée d’extinction ; néanmoins, ils défendent l’âme de leur terre menacée d’aliénation, ils défendent leur tam-tam sacré, leur âme, leur art, leur culture, leur manière singulière d’être, leur identité, leur spécificité culturelle et philosophique, par le bras d’un seul de leurs fils, lequel a profondément perçu l’enjeu de ce combat : Akonda le parolier, Akonda l’artiste pacifique, Akonda le héros africain…

Mais en vérité, si Akonda est tué par les troupes impérialistes de Nanah Lobou, Akonda n’est jamais mort, son nom étant plus que jamais vivant, son sacrifice ayant donné à son peuple de préserver sa dignité, sa richesse tant convoitée… A l’instar de Roland le preux dans la célèbre chanson de geste portant son nom, il est, à l’évidence, resté sans vie sur le champ de bataille. N’empêche, ce champ de sang est devenu un champ d’honneur qui lui vaut tous les chants de gloire. Les femmes d’Israël ne diront pas alors de lui comme du jeune berger David qu’il a tué ses dix mille. Elles pourront, malgré cela, chanter que le chantre David Akonda a terrassé le guerrier Lobou Goliath… Elles pourront, à notre image, avoir un cœur bouillant de fierté pour Bréké et Akonda…

 

Jean-Valère Djézou, écrivain.