INTERVIEW/ FATOU FANNY CISSE, Prix du meilleur livre de fiction de l’année ( par African Literature Association aux USA)


Elle s’appelle Fatou Fanny-Cissé, à l’Etat civil Fatoumata Touré Cissé. Elle est  actuellement (au moment de l’entrevue) Enseignant-chercheur à l’Université Félix-Houphouët-Boigny au Département de Lettres modernes. Écrivain, elle a été distinguée aux États-Unis pour son roman Madame La Présidente. Elle nous en parle…

 

De votre première publication à la dernière, un beau parcours. Quelques mots ?

J’ai commencé à écrire en 1999, cela fait exactement 18 ans, plus par défi que pour autre chose. A l’époque, l’on m’a dit que je n’avais pas assez d’expérience pour écrire. En réaction à cette opinion totalement injustifiée, j’ai publié coup sur coup 3 romans dans la collection Adoras à l’époque. Beaucoup d’amateurs venant à cette collection, j’y ai donc essayé ma plume et y ai fait mes armes. Il faut dire aussi que j’ai été Attachée de presse aux Nouvelles Editions Ivoiriennes pendant pratiquement une dizaine d’années et que le fait de côtoyer les écrivains d’ici et d’ailleurs, et de faire leur promotion a également suscité chez moi l’envie d’écrire. Ce qui fait que j’ai à mon actif aujourd’hui, 14 livres. Je sens que ma plume gagne en maturité au fil des productions. Et je poursuis mon petit bonhomme de chemin, sans tambour ni trompette.

 

Votre avant-dernier livre Madame La Présidente est un livre à relent politique qui tranche avec vos thèmes habituels. Qu’est-ce qui justifie ce changement de cap ?

« Ce changement de cap », comme vous le dites, se justifie par le fait que je me définis avant tout comme un écrivain éclectique, qui touche à tous les genres, ce qui, sauf erreur de ma part, n’est pas donné à tout le monde. Multivalente, j’explore les thèmes qui m’intéressent. Avec la collection Adoras, j’étais dans la séduction de la jeunesse féminine, quoique j’y ai traité des thèmes sérieux comme l’excision, la polygamie et le veuvage. Avec la collection sentimentale de nouvelles, je me tourne vers les femmes mûres, en décrivant différents problèmes sentimentaux, que j’appelle « mes commérages de bonne femme ». Avec mes livres de jeunesse, j’attire l’attention des jeunes et me montre très donneuse de leçons ; témoin le dernier en date, Maeva, sur les grossesses précoces en milieu scolaire. Avec le roman social, Une femme, deux maris, je mets les pieds dans le plat en interpelant la gent féminine sur la polyandrie officieuse, un phénomène qui prend sournoisement de l’ampleur sans qu’on n’ose ou ne veuille en parler. Peut-être l’ignore-t-on ? Avec Madame La Présidente, je lorgne vers les hommes adultes. Ce sont eux qui aiment la politique et comme le dit mon époux : « ce sont les hommes adultes qui sont les critiques littéraires, qui font et défont les écrivains ». Je constate qu’il n’a pas du tout tort. Le succès de ce livre en est la preuve. Soit dit en passant, c’est lui qui m’a aiguillé sur cette piste, quoique je sois fascinée par les maux qui traversent mon continent de part en part et que je suive fiévreusement l’actualité.

 

Il y a un côté obscur et ésotérique dans ce livre. Que cherche Fatou Fanny-Cissé à exploiter des couloirs paranormaux ?

En fait, ce n’est point la première fois, que j’exploite les « couloirs paranormaux ». Dans la quasi-totalité de mes écrits, l’ésotérique est présent. Dans certains de mes romans Adoras, dans mes nouvelles sentimentales, dans Une femme, deux maris, cela est récurrent. Je suis fascinée par les envoûtements et par ce que le mauvais côté des hommes est capable de faire à partir de l’autre dimension. Et je fais beaucoup de recherches là-dessus. Bien sûr, il faut que tout cela finisse mal. Noircir le tableau pour mieux faire triompher le Bien, tel est mon crédo. Mais comme chaque genre a son public, on ne le découvre que maintenant. Dans Madame la Présidente, il s’agissait essentiellement de faire le lien entre la quête du pouvoir en Afrique et le mysticisme qui entoure cette quête. Tout le monde en parle, sans peut-être l’avoir jamais vu. Mais il n’y a pas de fumée sans feu. Alors, je me mets dans la peau du citoyen lambda enclin aux rumeurs et peut-être aussi dans celle du mystique, sans pour autant en être une et je brode autour avec mon imagination. Cela donne Madame La Présidente. Djomori, le puissant devin ne finit-il par s’incliner devant la grandeur et la puissance de Dieu ? Au-dessus de Lui, aucun fétiche ne peut tenir la route. Une des grandes leçons de ce roman.

 

Vous avez reçu avec Madame la Présidente le Prix du meilleur écrivain féminin. A votre avis, qu’est-ce qui a fait la différence ?

Vous m’offrez là l’opportunité de dire ma joie pour avoir reçu ce Prix. Je ne m’y attendais pas du tout et ce, d’autant plus que c’était la première édition. Par ailleurs, j’étais un peu refroidie par le fait que mon livre était arrivé deuxième à une compétition au Mali, deux mois auparavant, même si cela me mettait en confiance. Avec le Prix AECI, je pense avoir eu le meilleur jury, c’est-à-dire des écrivains doublés de critiques littéraires. Cela signifie tout simplement que j’ai une valeur intrinsèque certaine, sans fausse modestie. Pour revenir à la différence, peut-être que les membres de ce jury auraient une réponse plus idoine mais selon moi, ils ont été séduits à la fois par la thématique, par la conduite surprenante du récit et par la technique d’écriture. Un confrère l’a qualifiée d’« œuvre couillue ». Or, on ne s’attend pas à ce qu’une femme écrive une œuvre de ce gabarit. Je suis souvent où on m’y attend le moins, je le concède.

 

L’actualité est que ce superbe roman a été distingué aux États-Unis. Parlez-nous-en.

Il y a que je fais partie d’une association de littérature africaine basée aux Etats-Unis. Cela entre dans le cadre de mes recherches universitaires. Chaque année, à l’issue d’une sélection, nous nous retrouvons pour présenter des travaux qui sont critiqués par nos pairs avant que nous ne les publiions dans des revues littéraires. L’an dernier, nous étions à Atlanta. C’était ma première participation. Et j’ai vu que pendant la cérémonie, des Prix étaient décernés pour diverses activités dont les livres de fiction. Madame la Présidente venait de paraître. Convaincue que je pouvais participer à cette compétition, en rentrant sur Abidjan, j’ai récupéré le règlement de ce concours et ai expédié mes livres, sans plus y penser. Puis, j’ai reçu le Prix AECI du meilleur écrivain féminin le 05 avril. Le 06 avril, j’ai reçu la lettre d’African Literature Association qui me décernait le Prix du meilleur livre de fiction de l’année. Imaginez ma joie. Je me suis dit que l’AECI avait réellement eu le nez creux. Mais on m’a demandé de faire profil bas jusqu’à la réception du Prix. C’est la raison pour laquelle je n’en parle véritablement que maintenant. J’ai donc reçu mon Prix ce 17 juin dans l’Etat du Connecticut, dans la ville de New Haven. Et j’en suis bien aise.

 

En l’espace de quelques mois Madame La Présidente a raflé deux Prix. Quels sont vos sentiments ?

Des sentiments de joie, bien sûr, qui me confortent dans le fait que ce roman est exceptionnel. Et j’avais dit pendant ma dédicace officielle, qu’il ne pourrait laisser personne indifférent. On l’aime ou on ne l’aime pas, comme d’ailleurs tous mes écrits, mais on ne peut pas rester indifférent. J’ai ce don-là de prendre le lecteur aux tripes, humilité mise à part, si on prend la peine de me lire. Et tenez-vous bien, le mois dernier, j’ai été contactée pour un autre Prix, dans un autre pays. Jamais deux sans trois ? Je reviendrai là-dessus en temps opportun. En outre, Madame la Présidente est déjà susceptible d’être porté à l’écran et de connaître un autre projet également, que je préfère taire car en gestation. Le succès frappe donc fébrilement à ma porte. Le temps de Dieu n’est vraiment pas celui des hommes. Il arrive quand Il le décide.

 

Ces prix vous obligent à garder le cap….Avez-vous conscience de votre responsabilité ?

Bien sûr, que j’ai conscience qu’il faut aller plus haut et faire toujours mieux. Mais, en même temps, j’essaie de ne pas me laisser envahir par ce sentiment sinon il finira par constituer un blocage et j’aurai la phobie de la page blanche. Je continue de fomenter des scenari dans ma tête mais maintenant, je recherche réellement des techniques d’écriture pour mieux dire, ou plutôt, mieux écrire. Ceci dit, je suis quelqu’un de très humble qui ne peut pas prendre la grosse tête à cause de Prix littéraires. Je suis dans une course ; je compte bien y rester et prendre toute la place que mon courage et Dieu le Tout-puissant voudront bien m’octroyer.

 

Quels sont les projets de l’écrivaine Fatou Fanny Cissé en matière de production littéraire ?

Comme je suis un écrivain « touche-à-tout » et prolifique, je pense, je compte agrandir le volant de mes genres littéraires en touchant cette fois, à la littérature enfantine pure, vraiment pour les tout-petits. Il n’y a pas de territoire littéraire tabou pour moi ; je peux m’investir dans tous les genres. J’ai également en projet, sur mon écran, 2 livres de jeunesse pour toujours conscientiser les jeunes, 1 roman selon la bonne tradition qui explorera les problèmes familiaux dans différents couples; je cherche l’angle qui ne le fera pas tomber dans la littérature sentimentale. Et enfin, j’ai en tête le pendant de Madame la Présidente où cette fois, le beau rôle sera tenu par une femme (toujours) qui apportera une réplique cinglante à un bon dictateur encagoulé des temps modernes. Je prends mon temps pour ce dernier projet car il faut qu’il fasse plus que Madame la Présidente. Dans tous les cas, je vous promets beaucoup de plaisir littéraire.