« Tel Que Je Suis » de Charles Nokan : Le parcours d’un insoumis


 

Le nom de Nokan est bien connu dans les milieux littéraires et universitaires. Il évoque la révolte et le rejet des allégeances couardes. Ce Nokan est-il le même que celui du sujet de Tel Que Je Suis ?

Tout au long du livre, Charles Nokan démystifie Charles Nokan. Avec passion. Ses péchés, il les confesse. Ses manquements, il les reconnaît. Ses choix, il les assume. Ses succès, il les revendique. Son parcours est palpitant. Avec des pauses brusques, des avancées inattendues, des virages dangereux, des hasards heureux, des audaces plaisantes. Sur son chemin, des crevasses souvent, des monts parfois. Mais rien n’arrête l’avancée de l’enfant de Yamoussoukro. « Le récit de ma vie est comme une rivière dépourvue d’îlots. Il coule sans coupure, se transforme en torrent » (page 7).

Charles Nokan, ce sont des arrestations et des incarcérations. Et ce, dès l’école primaire ! Pas pour quelque scélératesse mais le plus souvent pour avoir dit Non. Il a du mal à intégrer l’ordre politique de son pays et s’attire les flammes colériques du « Vieux », un parent proche sien.

Bien qu’issu de la famille du Belier, il s’est refusé de le servir et de le subir. Il lui revenait d’entrer dans le « moule » du parti pour voir son avenir luire, mais Nokan a choisi de servir sa conscience et ses convictions.

Charles Konan est une boule d’audace et de persévérance. Son cursus scolaire débute avec difficulté. Placé dans un environnement austère, il connait la faim et la misère. Du secondaire au supérieur, rien ne lui est tombé du ciel. Il a toujours bu « au creux de sa propre main et non dans une coupe enchantée » (Alain). Ses études, ses avancées, sa maturation ont été des conquêtes. Son départ en France en vue d’y poursuivre les études, à l’époque coloniale, relève d’un exploit digne d’un roman d’aventure. Au début des années 50, sans une bourse gouvernementale mais seulement avec l’aide de ses parents qui sont loin d’être pleins aux as, il réunit l’argent nécessaire et se jette dans un bateau, seul, pour la France alors qu’il était encore au premier cycle.

Tel Que Je Suis est ouvrage qui se lit avec plaisir. Le personnage-sujet réunit les qualités d’un héros attiré par un Objet pluriel: Le savoir, la liberté, l’épanouissement.

Le livre frappe par son souffle poétique. Normal : l’autobiographe est poète. Il est sensible à la musique des mots, au rythme des phrases, aux images originales. La prose à maintes reprises épouse les « déhanchements » de la poésie. Dans les dernières pages du récit de la vie du personnage, coulent les laves heureuses d’une plume d’airain. L’évocation de la femme, de son village, de la France, de son état d’âme lui arrache des roucoulements miraculeux. « Le printemps titillait mon imagination…L’été ne tarda pas à poindre. Quand il écartait ses lèvres, ses dents sur lesquelles se reflétait un rai de soleil scintillaient » (page 80). L’ouvrage de l’académicien se veut également déclamation révolutionnaire. L’idéologie communiste est défendue bec et ongles. Sa vision politique est expliquée et justifiée. Malgré ses peines et ses déceptions, le poète garde espoir. Pour lui le peuple tôt ou tard entendra la trompette du réveil. Et alors, seul, sans gourou, il empruntera, d’un pas ferme, les sentiers de la liberté.

Fondée sur une vie agitée et fiévreuse, soutenue par une écriture lumineuse, cette œuvre ne verse au lecteur que plaisir mâle et ininterrompu.

 

MACAIRE ETTY

Charles Nokan, Tel Que Je Suis, autobiographie, NEI-CEDA, 2012