Une grosse plume s’est couchée : Il était une fois Yambo Ouologuem


 

En 1968, alors que la plupart des écrivains africains, encore sous l’influence de la Négritude, continuent d’exalter le passé de l’Afrique et de flétrir le colonialisme, présenté comme la seule source du mal-être africain, quelques écrivains lucides et téméraires dont Yambo Ouologuem empruntent la voie de la rupture.

 

L’écrivain malien avec Le devoir de violence propose une vision de l’Afrique qui à la fois choque et fascine. La branche négritudienne suffoque de voir une plume d’ébène nager à contre-courant. En France et pour certains critiques du continent noir, le roman de Yambo Ouologuem est une œuvre colossale de mémoire et de sincérité. Il obtient le prix Renaudot et entre dans l’histoire. Il est en effet le premier Africain à obtenir cette prestigieuse distinction.

 

Malheureusement, l’enthousiasme consécutif à l’obtention de ce prix va faire long feu. En 1972, comme un coup de tonnerre, le natif de Bandiagara, est accusé de plagiat. Le devoir de violence, révèle avec verve le « Times Literary Supplément » entretient des ressemblances troublantes avec It’s a Battlefield (C’est un champ de bataille, Laffont, 1953), de Graham Greene. Ce n’est pas tout. En France, Yambo est accusé d’avoir copié des pages de Le Dernier des Justes (Le Seuil, 1959), d’André Schwarz-Bart. La direction de l’édition Seuil refuse de se compromettre avec son auteur et l’abandonne. Pour l’écrivain malien c’est le commencement d’une dégringolade innommable. Le Mali retient son souffle alors que le continent africain s’interroge. Déçu et moralement brisé, Yambo Ouologuem se retire au pays dogon, dans une sorte d’exil.

 

A l’occasion de la mort du premier Prix Renaudot africain, le 14 octobre 2017 à l’âge de 77 ans, il est intéressant de rappeler cet épisode de sa vie littéraire qui explique, un tant soit peu, la disparition de l’écrivain des radars du monde littéraire africain. Malgré tout ce qu’on a pu dire à l’époque de son livre, au mépris des considérations de l’intertextualité, Le devoir de violence demeure un livre-culte pour de nombreux lecteurs. La complexité de l’intrigue, la fraîcheur de la thématique et le rythme haletant de la narration font de ce roman une référence dans l’univers littéraire africain. Il n’y a pas d’anthologie ou d’études portant sur la littérature africaine qui ne citent pas Le devoir de violence tant le livre s’impose comme un acte d’audace et de rupture. En dénonçant et en relevant la participation des Africains à la traite des esclaves, Yambo Ouologuem a, par cette approche transgressive de l’histoire de l’Afrique, pris place parmi les grosses plumes noires. Il a décillé les yeux de plusieurs générations sur certains plis volontairement ignorés de l’histoire du continent de Mandela.

Yambo Ouologuem en déposant la plume a rejoint le panthéon des immortels.


In Fraternité Matin du 28 octobre 2017