Interview du président de l'AECI, parue ce mardi 19 décembre 2017 dans le quotidien "Nord-Sud"

L'Aeci a perdu une grande écrivaine en la personne de Régina Yaou, comment avez-vous vécu sa disparition?

La disparition de Régina Yaou a été un choc pour toute la communauté littéraire. Du Ministère de la Culture et de la Francophonie à l’AECI en passant par les éditeurs et les libraires, tout le monde a senti cette disparition comme une grande perte. Régina Yaou, après plus de 40 ans de présence sur la scène littéraire couronnée par une trentaine de livres, a acquis le statut d’une icône, d’une diva. L’AECI s’est mobilisée de façon exceptionnelle pour participer à toutes les étapes de ses obsèques. Nous voulons ici remercier le ministre, les éditeurs et les libraires qui ont pris une part importante dans ces obsèques. Le 10 décembre, nous avons organisé la journée AECI à Grand-Bassam et comme nous l’avons promis, nous avons remis les distinctions du concours AECI découverte dénommé désormais Prix Régina Yaou. Cela s’est concrétisé par l’inscription de « Prix Régina Yaou » sur les livres couronnant le concours et sur les parchemins remis aux nominés et lauréats. Par ailleurs, nous projetons d’organiser une cérémonie spéciale d’hommage à l’illustre disparue en 2018, au premier trimestre. Nous sommes en train de réunir les conditions et les moyens à dessein de concrétiser ce projet qui nous tient à cœur. 

Quelle a été la réaction de sa famille biologique face à tant de solidarité de votre part?

Elle a été évidemment et positivement marquée. Le déferlement des acteurs et professionnels du livre à Akrou (Jacqueville) a fini de la convaincre que Régina Yaou avait une autre famille, la famille littéraire. Nous avions tenu à démontrer que la disparue occupe une place importante dans notre milieu. 

L'association est devenue plus dynamique depuis votre élection, d'où proviennent vos ressources alors que vous ne bénéficiez pas de subvention du ministère de la Culture?

Je me sens honoré de vous entendre dire que l’AECI est devenue plus dynamique. Nos ressources sont constituées des cotisations de nos membres, des dons que nous font des hommes et des femmes du monde de la littérature et des partenaires que nous sollicitons. Effectivement, jusque-là, nous n’avons pas encore reçu une subvention de la part de la tutelle. Notre ministre nous avait fait une promesse dans ce sens en mai dernier lors d’une audience qu’il nous a accordée. Nous entrons dans l’année 2018 et nous sommes toujours en attente de ce soutien financier. Je rappelle que le nouveau bureau a été élu en avril 2016. 

Ainsi, comment parvenez-vous à organiser une activité tous les trois mois?

Ce que nous faisons relève du miracle. Notre force c’est notre passion sincère pour la littérature. Je suis à la tête d’une équipe dynamique, volontaire, engagée. Comme nous n’avons pas de subvention, nous organisons des activités qui ne coûtent pas cher. En deux ans, nous avons organisé environ une dizaine d’activités. Par exemple, nous avons organisé deux concours en vue de révéler les jeunes talents et nous avons pu faire éditer deux livres estampillés du logo de l’AECI, grâce au partenariat que nous avons noué avec Les Classiques Ivoiriens. Au vu de ce que nous avons fait, notre tutelle devait nous encourager en nous affectant chaque année une subvention. Je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe réellement. Je suis néanmoins sûr d’une chose : lorsque vous êtes disposé à faire et à bien faire le travail pour lequel vous avez été élu, Dieu intervient pour vous faire avancer. Tout concourt à nous aider à faire de l’AECI une structure toujours en activité sur l’échiquier culturel. 

Après votre séjour au Sénégal à l’invitation des écrivains de ce pays, quelle comparaison peut-on faire entre L'AECI et l'AES (L’association des écrivains du Sénégal)

L’AECI et l’AES ont les mêmes objectifs et le même combat. La différence se trouve au niveau des moyens mis à la disposition de chacune de ses deux associations. À ce niveau, l’écart est énorme, démentiel. L’AES (association des écrivains du Sénégal) bénéficie chaque année d’une subvention de 150 millions. Elle a un siège, ce qui n’est pas le cas de l’AECI. À chacune de ses activités, le ministère de la culture et la présidence lui apportent aide et assistance à tous les niveaux et cela n’a rien à voir avec la subvention. Ce que j’ai vu là-bas est extraordinaire. C’est vrai qu’avec Senghor comme premier chef d’État, il y a des sillons qui ont été tracés dans le domaine de la culture et précisément de la littérature que tous ses successeurs suivent. La Côte d’Ivoire n’a certes pas eu Senghor, mais là où l’AES reçoit 150 millions, l’AECI pourrait avoir au moins 25 millions. Pourquoi l’AECI ne reçoit pas de subvention ? Franchement, je n’ai pas de réponse. Et je me garde de faire des interprétations qui risquent d’être mal interprétées. Je garde espoir que notre tutelle va donner une suite favorable à notre attente. L’AECI le mérite amplement. 

La participation des écrivains de L’Aeci au Salon du livre de Paris pose toujours problème. Qu’est-ce qui coince ?

La participation de l’AECI au Salon du livre de Paris en tant que structure ? Je ne saurais répondre à cette question. Ce que je sais est que l’an passé le Ministre a pris la décision que je sois, moi, en tant que président de l’AECI, du voyage malheureusement, je n’ai pas eu le visa à temps. Cependant, ce qui me semble important c’est une subvention conséquente qui permettra à l’AECI d’animer le front littéraire du pays. Entre la participation de l’AECI au Salon de Paris et la subvention, je préfère la subvention. Le SILA (Salon International du Livre d’Abidjan) pour moi est plus important pour l’AECI que le Salon de Paris. Avec plus de moyens mis à la disposition de l’ASSEDI (Association des éditeurs ivoiriens), on peut faire de notre Salon un rendez-vous plus ouvert, plus grand. Avec plus de moyens investis, le coût des stands sera plus accessible et il y aura plus d’exposants. Avec plus de moyens investis, on peut inventer des mécanismes pour faire grimper le nombre de visiteurs. 

Quelles sont les mesures que vous prenez pour éviter ce genre de désagrément?

Je n’ai pas de mesure à prendre. Voulez-vous qu’on fasse une grève ? Qu’on organise un sit-in ? Nous attendons simplement que notre tutelle comprenne que l’AECI est la seule association qui regroupe tous les écrivains de Côte d’Ivoire. C’est elle la structure littéraire de référence. Il faut l’aider à faire d’elle une structure incontournable. 

Peut-on dire que la Côte d'Ivoire est de retour au niveau de l'édition au plan international six ans après la crise postélectorale?

Il ne s’agit pas de retour même si la crise a sinistré le milieu. C’est plus que cela. Il faut parler de boom. Il y a un véritable essor de l’édition dans notre pays. L’ASSEDI après un moment de sommeil est bien réveillée. Les éditeurs sont mieux organisés et comme l’AECI, l’ASSEDI a besoin de plus de moyens pour faire de notre pays la plaque tournante du livre. Si l’AECI, L’ALCI et l’ASSEDI sont placées, par des subventions conséquentes, sur orbite, la Côte d’Ivoire va bénéficier de façon efficiente de l’apport des acteurs du livre dans le rêve de l’émergence. Sortons du schéma des slogans en vue de sortir véritablement notre pays de la grisaille. La Côte d’Ivoire a les atouts pour être un pays émergent. Pour cela, il faut mieux utiliser et repartir les ressources humaines et financières.  

Que pensez-vous du projet pharaonique de construction de la bibliothèque de la renaissance ?

Tout projet en faveur du livre rencontre notre adhésion en tant que président de l’AECI. La bibliothèque est une vitrine pour nos productions. Elle n’est pas simplement le lieu de stockage de livres, elle est la mémoire d’un peuple. De ce point de vue, je ne peux que soutenir ce projet. Cependant, je me permets d’émettre des observations. Avant d’arriver à l’érection d’une bibliothèque de cette importance, il faut d’abord en construire de plus modestes dans les communes. La bibliothèque de la renaissance doit être l’aboutissement d’une politique hardie de construction de bibliothèque de proximité. Sinon on risque de se retrouver avec une belle et gigantesque bibliothèque isolée et réservée à une élite, une bibliothèque coupée de la population. Quand je parle de bibliothèques de proximité, ce n’est pas seulement une affaire du Ministère de la culture mais de tous les démembrements de l’État. Je pense notamment aux collectivités locales et aux établissements scolaires. Savez-vous que la majorité écrasante des communes et régions de notre pays n’ont pas de bibliothèques ? Les conseils municipaux et régionaux n’en font pas une préoccupation. Je propose qu’une loi impose aux communes, aux régions, aux districts la construction de bibliothèques publiques. Il faut que cela soit inscrit clairement dans leurs cahiers de charge. 

Que va changer ce projet, la construction de la bibliothèque de renaissance, dans le milieu du livre?

La bibliothèque de la renaissance va faire de la Côte d’Ivoire ou du moins d’Abidjan une référence en matière de la culture. On parlera de cette bibliothèque comme on parle de celle d’Alexandrie. De ce fait Abidjan deviendra un haut lieu de recherche de l’Afrique de l’ouest car cette bibliothèque par sa richesse, sa diversité, par les commodités qu’elle va offrir va devenir un lieu d’attraction tant du point de vue culturel que touristique. Néanmoins, je soutiens fermement que la bibliothèque de la renaissance doit être l’aboutissement d’une politique d’implantation de bibliothèques de proximité. Sans cela, ce projet ne fera pas plus de lecteurs. Et s’il n’y a pas plus de lecteurs, le livre ne connaitra pas meilleur sort. 

Interview réalisée par Sanou A.

  In Nord-Sud du 19 décembre 2017