« Je demande la parole » de Nakouty Lya Kely : Une parole philanthrope.

Une sagesse africaine dit que « tant que les lions n’auront pas leurs conteurs, les récits de chasse seront toujours faits à l’avantage des chasseurs. »

Autrement dit, si les Africains n’ont pas leurs propres historiens, leurs propres écrivains pour dire leur histoire telle quelle, cette histoire sera malheureusement écrite, modifiée et travestie à loisir par des hommes de plumes venus d’ailleurs qui, naturellement, l’écriront au gré de leurs desideratas, au gré de leurs humeurs et intérêts ô combien torves et ignobles.

Voici pourquoi, il y a lieu de se réjouir, de jubiler, car un autre lion d’Afrique ; une lionne dirais-je, a saisi le calame sacré pour conter au monde un pan de l’histoire, un pan de l’histoire si riche et diversifiée de l’Afrique. Que résonnent donc les Attougblans royaux, un parleur sacré est né d’entre les femmes ! Que la kora danse ce chant dense, que le balafon exulte et s’exhale… l’histoire de l’Afrique, de la Côte d’Ivoire est dite en majuscule par une fille d’Afrique !

D’aucuns, au nom de la mauvaise fois sans doute, ont prétendu que l’Afrique n’avait pas de civilisation propre, ou encore, qu’elle n’était pas assez entrée dans l’histoire… Mais en prenant la parole, au travers de ce livre qui nous rassemble, Lya Kely leur répond vigoureusement. L’Afrique n’est-elle pas le berceau de l’humanité, et donc de l’histoire ?

C’est sur cette question que se met en mouvement mon propos.

La littérature est un art. Le 5e art, selon la classification du philosophe allemand Hegel. Et ce qui fait d’elle un art, ce n’est pas tant ce qui est dit, mais comment ce qui est dit est dit. Roman Jakobson dira que la littérarité d’un texte, c'est-à-dire son caractère purement littéraire, c’est ce qui fait de ce texte, une œuvre d’art. De fait, écrire une lettre ou une histoire qui nous passe par la tête ne suffit pas à faire de la littérature. A la fois la forme, c'est-à-dire la manière de dire, de raconter, et le fond, c'est-à-dire le contenu informationnel du texte, sont importants. Ces deux faces de la médaille concourent conjointement à faire émerger l’œuvre littéraire comme une création artistique, au même titre qu’un tableau d’art, d’une musique, etc.

Voilà pourquoi mon propos, ma parole sera double, non double au sens de la duplicité, mais car portant à la fois sur la forme et sur le fond de l’œuvre qui thésaurise notre intérêt et notre attention ce matin, en ces lieux féeriques. En effet, cette œuvre réussit, de mon point de vue, la délicate jointure entre la forme et le fond.

Un mot sur la forme :

J’inclus dans la forme, le paratexte. Le paratexte, c’est l’ensemble des éléments qui accompagnent le texte. Il s’agit par exemple de la 1re de couverture, de la 4e de couverture, etc.

Le 1er élément sur lequel se porte mon attention est le titre de l’œuvre, à savoir « Je demande la parole ». Derrière son apparente simplicité, ce titre couvre une grande richesse stylistique qu’il importe de relever, de révéler.

D’abord, nous avons « je ». « Je » est un pronom personnel sujet, de la 1re personne du singulier qu’en linguistique, l’on appelle en termes techniques, un déictique. A travers ce « je », l’auteur s’inscrit pleinement dans son discours ; elle le porte autant qu’elle l’assume. Cet engagement participe d’une prise en charge de la parole qui donne à ce témoignage, toute sa fiabilité, toute sa crédibilité.

Ensuite, nous avons le verbe « demander », conjugué à la première personne du singulier, au présent de l’indicatif. Ce temps verbal, le présent, a pour valeur l’actualisation de la parole, ce qui fait de ce discours, un discours assumé, sans faux fuyant.

Le troisième élément du titre, c’est l’article défini « la », qui prolonge donc l’engagement pris par l’auteur à nous dire une parole actuelle, une parole assumée, sans faux-fuyant. Cet article détermine le mot « parole », dernier élément du titre, en lui conférant précision ; il s’agit d’une parole engagée, lequel engagement que le doigt levé sur une main ferme, corrobore, confirme.

Poursuivons cette lecture du titre par la symbolique des chiffres. « Je demande la parole » est une phrase qui comporte 4 mots de 8 syllabes au total. Ces 4 mots tiennent sur deux lignes. On a « Je demande » et « la parole ». Chacun des deux groupes comprend 4 syllabes. On a donc 4+4 ; nous sommes en présence d’une symétrie syllabique parfaite qui traduit l’adéquation, la congruence parfaite entre le propos de l’auteur et sa parole. La parole de Kely est une parole auréolée de crédibilité ; le témoignage que vous allez lire dans ce livre est donc un témoignage crédible.

Il est ainsi question, vous l’aurez compris, de parole, mieux, de prise de parole. Mais la parole, vous le savez si bien, est une denrée précieuse en Afrique, dans l’Afrique traditionnelle et traditionaliste tout au moins, l’Afrique reine des fiers guerriers ; l’Afrique héroïque des Chaka Zulu, Samory Touré, etc.

La parole est sacrée. Tout le monde ne la prend pas, dans une assemblée, sous l’arbre à palabre. L’auteur en fait d’ailleurs mention au chapitre 4 de son œuvre intitulé « l’ignorance nécessaire est un demi-savoir » :

« Avec ses frères, ils assistaient aux règlement des démêlés parentaux. C’était normal. Elle écoutait parler les intervenants sans rien dire. De toute façon, elle n’avait pas droit à la parole, pas plus que ses frères d’ailleurs. La parole était sacrée, prendre la parole n’était pas donné à tout le monde. Des adultes présents, elle avait remarqué aussi que tous n’avaient pas le même droit à la parole. » page 36.

Pour parler, il faut avoir quelque chose à dire, quelque chose de constructif, et quelque chose que l’on puisse dire avec la manière, la sagesse qui va avec. Si lorsqu’enfant elle n’avait pas ce droit de parole, l’auteure, fort de sa croissance, de son éducation et de ses expériences, a jugé que le moment lui était désormais favorable pour « demander la parole » et surtout, parler ; parler à  l’instar d’Aimé Césaire qui dit, dans Le Cahier d’un retour au pays natal (p.22) :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

A travers donc cette œuvre, ce témoignage porté par le personnage Anouka qui constitue en quelque sorte le double de l’auteur, tout comme Doworé est le double du poète Zadi Zaourou dans Fer de lance, Lya Kely a choisi de livrer une parole humaine, humaniste et humanisante qui s’érige sur la problématique de l’intégration.

L’humanisme de cette œuvre se saisit notamment au travers de la sensibilisation que l’auteure fait sur les difficultés et les dangers de l’immigration. Elle joint ici l’utile à l’agréable, contrairement à la théorie de l’Art pour l’Art, et apparaît du coup comme un prophète, le prophète qu’est l’artiste, l’écrivain, surtout au regard des récents événements en Lybie. Voyons de plus près la page 177 :

« Beaucoup d’Africains pensent qu’il est plus facile de vivre en Europe qu’en Afrique. La misère leur donne le droit de le croire. »

Et pourtant, cela est archifaux, comme le démontre l’auteure à travers l’histoire de celle qu’elle nomme Faith.

A travers le récit de ses observations, de ses vues, de sa vie, de ses vies, de ses avis et visions, elle dépeint sur une toison d’or, sa vision pour un monde plus juste ; un monde où la politique n’est pas un trou sans fond destiné à collecter les larmes des innocents, un monde où le droit à la parole, à la liberté d’expression est une réalité et non une simple abstraction marquée seulement dans les livres. Elle nous parle d’elle ; de notre humanité si souvent inhumaine où ceux qui sont différents sont plus d’une fois rejetés, isolés, exclus ; elle nous parle d’elle mais surtout de nous-mêmes. Car, comme le disait Victor Hugo, quand je vous parle de moi, c’est de vous que je vous parle ; insensé qui croit que je ne suis pas toi ! »

La page 11 énonce, sinon résume bien le projet philanthrope de ce livre :

Objection !

Monsieur le juge, mon Etat a été importé au détriment de sa nature propre.

Monsieur le juge, m’intégrer – pendant que la lueur d’une désintégration plane – me peine. Je réclame l’amendement de la vérité, l’amendement du choix de combattre, l’amendement de la majorité impuissante face à une minorité oppressante.

Monsieur le juge, donnez la parole au peuple !

 

Ce court extrait confirme à quel point la parole est confisquée aux sans voix, à quel point, comme le dit le philosophe Spinoza, « à l’état de nature, le plus gros poisson mange le plus petit ». N’est-ce pas l’actualité brûlante de nos pays ? Il ne se passe pas un seul jour sans que les pays dits développés s’ingèrent dans les affaires des pays dits pauvres. Comme on entre dans une maison sans y avoir été invité, ils se donnent à cœur joie de renverser les meubles sens dessus dessous et de s’en réjouir. A propos, un reggae man ivoirien disait « ils allument le feu, ils l’activent, et après, ils viennent jouer aux pompiers. »

L’auteure est aussi révoltée que décidée : il faut mettre fin à ce nouvel ordre mondial ; à cette barbarie géopolitique des relations internationales bâties de vers et de bactéries qui sucent jusqu’à la moelle, les plus faibles. Il faut s’indigner, comme l’y invite Stéphane Hessel. Non une indignation résignée, mais une indignation qui pousse les uns et les autres, à demander la parole, et mieux, à la prendre, de gré ou de force !

Je vous remercie !

Cédric Marshall KISSY, (+225) 07 57 14 13 ; cmkissy@yahoo.fr

Ecrivain, poète, critique littéraire, correcteur, blogueur