Bengué, le rêve inassouvi de François d’Assise N’Dah : La dramatisation de la question de la migration

Le pouvoir du théâtre comme outil d’éducation de la masse n’est plus à démontrer. Mis en scène, le texte dramatique a un impact direct sur le public. Antonin Artaud à ce propos soutient : « L’action du théâtre comme celle de la peste est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie ». C’est certainement dans cette optique que François D’Assise N’Dah, romancier de talent, se fait ici dramaturge pour aborder la question épineuse de la migration.

Ces dernières années, une multitude de jeunes africains, à l’image de Ziké Anselme, le personnage principal de cette pièce, prennent, la tête remplie de rêves, le chemin de l’Occident pour échapper au fardeau de la pauvreté, de la disette et de la guerre. Malgré l’actualité foisonnant de cas de morts par noyades, de disparitions, d’arrestations sur la route périlleuse du voyage, le nombre de jeunes qui continuent de tenter l’aventure ne fait que grimper. Ceux qui parviennent à destination se rendent compte qu’ils se sont trompés. La réalité les éclaboussant de sa rigueur de manière brutale. L’Europe rêvée, envisagée comme un havre de bonheur est souvent un enfer déguisé. François d’Assise N’Dah dans ce livre, dessine de sa plume aiguisée les contours des problèmes liés à la migration.

Le départ chantant puis le retour désespéré de Ziké Anselme revêt une triple signification. Premièrement : L’Europe n’est qu’un mirage, elle n'est pas un Canaan où coulent la manne et le miel. Deuxièmement, l’Afrique est loin d’être un univers infernal comme on le pense ; le continent de Chaka a simplement besoin de faire sa mue - j’allais dire - sa révolution pour offrir à ses populations les conditions de son épanouissement. Troisièmement : la migration vers cet ailleurs occidental traduit l’échec de nos gouvernants, qui en rupture avec leurs missions régaliennes, s’adonnent au clientélisme et au tribalisme, à la gabegie et à la corruption, autant de tares qui crucifient l’avenir de la jeunesse.

En cela, le livre de François N’Dah D’Assise se veut un courageux acte de dénonciation et d’éducation. Satirique et didactique, il fonctionne telle la voix d’un djéli, d’un prédicateur dont le rôle est de montrer le chemin. Il n’est donc pas un fait futile si le dramaturge a choisi de confier la narration de cette histoire à un griot. La voix de l’artiste, de l’écrivain particulièrement, figuré ici par le griot, cet érudit de l’Afrique traditionnelle, a besoin d’ être écoutée et entendue. C’est de cette façon que la Cité pourra transcender ses contradictions et respirer l’air bienfaiteur du salut. Victor Hugo, dans la préface de Lucrèce Borgia, a raison de dire : « Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut ». Au peuple d’écouter la voix du dramaturge.

Bengué le rêve inassouvi est champ de symboles. Les discours, les actes, les personnages et les lieux ont un sens qu’il faut creuser en vue d’en tirer esthétiquement profit. Au vu des efforts perceptibles à travers les indications scéniques et autres didascalies, il est clair que le drame que nous offre François D’Assise N’Dah n’atteindra sa pleine signification que lorsque sa production bénéficiera d’une mise en scène.

Au moment où le sujet de la migration domine l’actualité, ce livre se veut un corpus de référence dans tout projet de sensibilisation

L’artiste a joué sa partition, aux décideurs de prendre le relais.


François D’Assise N’Dah, Bengué, le rêve inassouvi, théâtre, Cercle Média, 2017

In Fraternité Matin du samedi 29 janvier 2017