Retranscription de l'interview accordée, le 13 février 2018, par le Président de l'AECI au journal Le quotidien d'Abidjan

Le président de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI), Etty Macaire, semble ne pas être content de la place que les gouvernants accordent au livre en Côte d’Ivoire.  Dans cette interview, il n’a pas hésité à faire savoir, qu’il faut une véritable politique du livre en Côte d’Ivoire. Et invite les écrivains à sortir des sentiers battus afin de trouver une solution à l’obstacle de l’AECI. Lisons plutôt.

M. le Président, permettez-nous d’évoquer votre récent séjour au Sénégal. Dites-nous, qu’est-ce qui vous a fait courir à Dakar ?    

J’ai été invité par l’Association des Écrivains du Sénégal (AES) comme d’autres confrères de quatorze pays d’Afrique et de la Palestine. Nous y avons été pour participer à la célébration de la Journée Mondiale de l’Écrivain africain. À cette occasion, nous avons échangé lors d’un colloque sur le thème suivant : ‘’Littérature, ciment de l’unité africaine’’. Le Sénégal (les écrivains et les décideurs) considère la journée mondiale de l’écrivain africain comme une journée essentielle qui donne l’occasion aux écrivains de réfléchir sur leur statut et leur mission. J’ai fait une communication au nom de mon pays.

Parlant de la sphère littéraire de cette République sœur, y’a-t-il une différence entre la vie des écrivains ivoiriens et celle de leurs confrères sénégalais ?   

Les écrivains sénégalais ont autant de talents que les écrivains ivoiriens. La différence se situe au niveau de la place que les gouvernants de chacun des pays accordent au livre. Au Sénégal, l’on a compris ce que c’est que la culture en général. Le pays vit de la culture et cela se perçoit partout. J’ai écouté le Ministre de la culture de ce pays parler de ce qu’il a fait et de ce qu’il compte faire. J’ai été simplement émerveillé. Au Sénégal, l’État accorde à l’Association des écrivains une subvention de 150 millions par an. Au Sénégal, l’État a offert un siège avec toutes les commodités à l’Association des écrivains. Au Sénégal, pendant une cérémonie des écrivains comme celle à laquelle j’ai été conviée, la Présidence de la République et le gouvernement s’impliquent. Il y a une mobilisation autour de l’évènement. Remarquez par exemple, que le fonds de soutien à l’édition est passé de 600 millions à 1 milliard. Je tiens ces chiffres du président de l’Association des écrivains du Sénégal, Alioune Badara Bèye. Et pendant la cérémonie d’ouverture de la journée mondiale de l’écrivain africain, le ministre de la Culture de ce pays a confirmé ces chiffres. Vous comprenez donc que la différence entre les deux sphères est nette et saute aux yeux.

Concrètement, quelle est le véritable handicap de l’AECI ?

Je préfère qu’on parle d’obstacle. Il s’agit du mépris flagrant que l’on affiche vis-à-vis du monde du livre. Nous avons environ 600 écrivains et il y a plus de 30 maisons d’édition. Il suffit d’une politique hardie d’accompagnement pour faire de la Côte d’Ivoire un pays du livre. Une politique hardie fondée sur une matrice d’action claire et connue de tous qui mobilisent les médias et surtout, les médias d’Etat autour du livre aurait pu capitaliser tout ce monde. Une autre faiblesse : le silence des écrivains. Ils sont conscients de tout ce qui se passe mais ils gardent le silence ou marmonnent et se plaignent dans leur salon.

Selon vous, qu’est-ce qui explique tout cela alors que la Côte d’Ivoire est l’un des pays phare de la CEDEAO qui regorge d’éminents écrivains ? Quelles solutions ?

Il manque simplement une volonté politique. Avez-vous écouté attentivement les discours de campagne pendant les différentes échéances électorales en Côte d’Ivoire ? Aucun candidat n’a parlé de livre, de cinéma, des arts visuels et plastiques. Écoutez les discours de nos décideurs du sommet de l’État jusque dans nos municipalités, personne n’évoque le livre. Ce n’est pas une priorité. Que les esprits soient obscurcis, que les consciences se meurent, tant pis ! La culture, ce ne sont pas les galas et les soirées people. La culture, ce n’est pas le coupé-décalé qui par sa popularité, attire les annonceurs. La politique de la lecture et du livre est une affaire sérieuse, un travail de longue haleine qui demande un engagement sincère et doit relever du gouvernement à travers le ministère de la culture. C’est la tutelle qui doit impulser une dynamique révolutionnaire en incluant les associations des écrivains, des éditeurs, des libraires pour réconcilier les Ivoiriens avec la pensée.

Mais Etty Macaire, et si on vous demandait le montant en terme de subvention de l’AECI pour mener à bien vos activités, ça serait combien ?

Si j’avance un montant, allez-vous le donner à l’AECI, à l’ASSEDI ou à l’ALCI ? J’ai parlé de l’exemple du Sénégal. On me dira qu’ils ont eu Senghor. Même s’il est impossible de faire comme le Sénégal, il faut essayer de faire quelque chose. Quand on a eu des écrivains de la trempe de Bernard Dadié, Bernard Zadi, Ahmadou Kourouma, Jean Marie Addiafi, Véronique Tadjo, etc. cela signifie quelque chose. L’AECI, tout comme les autres associations du secteur du livre doit être un outil à la disposition du gouvernement pour booster la politique du livre et de la lecture en Côte d’Ivoire.

Les écrivains ivoiriens sont en deuil depuis le 04 novembre 2017. Ils continuent de pleurer la mort de leurs consœurs Regina Yaou, la diva de la littérature ivoirienne. Comment comptez-vous lui rendre un hommage à sa juste valeur ?

L’hommage que mérite notre illustre consœur arrachée à notre affection a déjà commencé en ce qui concerne l’AECI. Je pense à la mobilisation des écrivains à la veillée, à la levée et au jour de l’inhumation à Akrou. Je rappelle qu’en décembre 2017, nous avons distingué les jeunes talents qui ont remporté le concours AECI découverte doté du Prix Régina Yaou. Les épreuves des 10 premiers ont été compilées dans un livre commun, un recueil de nouvelles qui est déjà en librairie. Sur cet ouvrage, vous pouvez lire « Prix Régina Yaou ». Cela est une façon probante de rendre hommage à notre consœur. Pour cette année 2018, nous projetons également de lui rendre hommage à travers une cérémonie solennelle. L’AECI sous mon mandat n’a pas reçu de subvention mais nous allons, par la grâce de Dieu, concrétiser ce projet.

Récemment, en adressant vos vœux aux écrivains, vous leur avez rappelé qu’ils doivent  « faire preuve de responsabilité et de rigueur en se soumettant aux règles du bon usage de la langue française même sur les réseaux sociaux. Qu’il y va de l’image des Lettres ivoiriennes. » Que sous-tend un tel propos ?

J’exprimais un souhait simplement. Mon souhait est que la qualité littéraire des livres suive la courbe de la quantité des livres produits. Nous devons nous battre, par un travail de correction, de relecture patiente, pour proposer au public, des livres potables, des livres sans faute. Ne pensez pas que les fautes, je n’en fais pas. Je fais aussi des fautes et je me sens concerné par mon adresse.

Vous avez été élu pour un mandat de trois ans. Aujourd’hui, cela fait deux ans que vous tenez les rênes de cette association. Quel bilan faites-vous à mi-parcours ? Et qu’allez-vous faire en 2O18 ?

Il est toujours gênant de faire le bilan de son propre mandat. Et cette tribune ne suffit pour étaler tout ce qu’on a envie de dire. Aux écrivains ivoiriens de me juger au moment venu. Ils savent dans quel état était l’AECI avant que j’en prenne les rênes. Je voudrais que vous reteniez simplement tous les deux ou trois mois, nous organisons une activité.

Selon des observateurs, le domaine du livre n’est toujours pas porté par les décideurs comme le veulent les acteurs du livre. Quel jugement portez-vous sur ce fait ? 

Les observateurs ont raison.

Si vous aviez un appel à lancer, ça sera lequel ?

Un pays du poids économique de la Côte d’Ivoire mérite mieux dans le domaine du livre. Dans tous les pays développés, dans tous les pays émergents, les gouvernants savent que le véritable progrès se fait avec un peuple éclairé, un peuple qui se cultive. Mon appel est qu’il y ait une véritable politique du livre dans notre pays.

Entretien réalisé par : Boris Anselme Takoué

Paru dans le journal "le quotidien d'Abidjan", le mardi 13 février 2018