DES LOUPS ET DES AGNEAUX DE SYLVAIN KEAN ZOH : L’échec des démons de la division


Après La voix de ma rue et Le printemps de la fleur fanée, deux romans à succès, Sylvain Kean Zoh revient en librairie avec Des loups et des agneaux, un titre assez accrocheur, un roman au cœur de l’actualité  politique. L’écrivain qui est militant et dirigeant politique, surfe, cette fois-ci, sur un sujet sensible, un sujet qu’il connaît bien : la politique.

Ivoirien, originaire d’une région qui a souffert de la guerre et témoin de la stupide crise ivoirienne, il a en sa possession la matière nécessaire pour bâtir son œuvre. La meilleure manière pour un écrivain de lutter contre un mal c’est de le questionner. Par la fiction, il aide à mieux éclairer la réalité. Et c’est ce que réussit bien Sylvain Kean Zoh.

Le roman s’ouvre sur une histoire d’amitié entre Nousseu et Minkapeu, une fille de riche et une fille de pauvre. Un jour, Soumanhin, un cacique du régime au pouvoir, le père de Nousseu, à la demande de sa fille, accepte d’aider les Zegado (la famille de Minkapeu) à sortir de la précarité. Le changement de niveau de vie des Zegado les propulse rapidement au pinacle de la haute société. Le père Zegado est nommé conseiller du premier ministre et ses fils connaissent une ascension fabuleuse. Dès lors, Soumanhin, d’ethnie Atit, un animal politique rêvant de devenir président de la république, se sent menacé, car Zegado appartient à l’ethnie Atout, une ethnie martyrisée et exclue du pouvoir et de l’armée depuis des décennies. Le jour où ce dernier crée son parti politique qui attire de nombreux militants, la guerre est officiellement ouverte entre les deux hommes.

Au milieu de l’atmosphère qui se dégrade, Minkapeu et Nousseu, les deux amies, tente de sauvegarder leur relation. Malheureusement, le débat purement politique laisse la porte ouverte aux démons du tribalisme et de la division. Dans les deux familles, les agneaux tentent d’atténuer l’ardeur des loups. Le pays est, une fois encore, au bord de la déflagration. L’écrivain, qui rêve d’un monde meilleur, par la magie de la fiction, crée les conditions d’un dénouement incroyable de la crise. Les loups sont vaincus au grand soulagement des agneaux.

Des loups et des agneaux est une incursion brutale dans le champ politique, là où tous les coups sont permis, où les apparences sont trompeuses, où tout acte est interprété à l’aune de l’appartenance politique ou tribale. Le roman ramène en surface tous les fléaux qui dévorent les fondements du continent noir. Du tribalisme à l’exclusion, en passant par la phobie de la différence, la manipulation, l’imposture, le mensonge…l’auteur n’oublie rien.

Certes l’histoire malheureuse qui a failli faire disparaître le Corindi, pays imaginaire, entretient des similitudes avec le pays de l’auteur. Mais il reflète la configuration de tous les pays africains fragilisés par les politiciens véreux et haineux.

L’une des forces de ce roman repose sur son rythme haletant. Certes l’auteur fait des flashbacks pour éclairer le présent et certaines situations, mais jamais la cadence narrative ne faiblit. La thématique n’est pas originale, mais l’artiste lui imprime une énergie que seul le talent permet de réaliser. La plume de Kean Zoh, avec un souffle incroyable, conduit un récit riche et varié. Le lecteur, emporté par une intrigue à la fois plaisante et surprenante, se surprend en train vivre l’action romanesque. La pression, la tension et le suspense sont au rendez-vous comme dans un thriller.

 Des loups et des agneaux est un roman actuel, en congruence avec l’actualité ivoirienne. Sylvain Kean Zoh, prosateur expérimenté dans ce roman donne à voir tout toutes les facettes de son talent.

Sylvain Kean Zoh, Des loups et des agneaux, roman, Nei-Ceda, 2017