Macaire Etty Président de l’Association des Écrivains de Côte d’Ivoire (AECI) : Le littérateur s’exprime sur la situation du livre


‘‘Le gouvernement d’un pays qui jouit du prestige de grosses plumes comme Bernard B. Dadié (vénéré sous d’autres cieux), Jean Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, Tanella Boni, Véronique Tadjo, Charles Nokan, Bandaman Maurice etc, devrait inscrire la littérature au nombre ses priorités’’.

Au moment où il entame la seconde partie de la troisième année de son mandat, Macaire Etty, Président de l’AECI, a accepté de répondre à nos questions. Le Président huit (8) fois auteur a une idée limpide de la situation du livre en Côte d’Ivoire. Une entrevue édifiante !

 

Macaire Etty c’est plus d’une demi-douzaine de productions littéraires en seulement quelques années. Quel est l’essentiel des messages que vous livrez à vos lecteurs ?

 

Je suis personnellement, pour être précis, auteur de huit productions littéraires.  Et je suis co-auteur de deux livres collectifs. Mes thèmes sont variés autant que les genres que je visite. Je suis romancier, nouvelliste et poète. Bientôt, mon nom sera inscrit sur la liste des dramaturges et des auteurs de livres illustrés pour enfants. Pour répondre clairement à votre question, je dirai que je surfe sur les thèmes en rapport avec l’Afrique. J’interroge ses traditions, ses valeurs, ses contradictions, son avenir. Je défends la dignité et la grandeur de mon Afrique. Que ma plume pousse des cris séditieux ou roucoule tel un pigeon amoureux, je suis du côté de ce que l’Afrique a de grand, d’honorable, de profond.

 

Etre Président de l’AECI, est-ce pour vous un fardeau ou un honneur surtout lorsqu’on n’ignore pas que vous avez des charges en tant qu’agent du Ministère de l’Éducation Nationale ?

 

Etre Président de l’AECI est une charge nationale qui forcément m’attire des honneurs surtout que j’ai été élu démocratiquement. Mais je ne perds pas de vue que c’est un sacerdoce. A ce poste, je suis au service des écrivains et du livre. Cela demande des sacrifices, de l’engagement, de l’humilité et de la passion. Je crois que c’est pour cette raison que le choix de mes pairs s’est porté sur ma personne. Au Ministère, je suis précisément à la Direction de la Vie Scolaire et non au cabinet. Mes occupations sont, j’allais dire, normales.

 

Vous avez été élu Président de l’AECI par vos consœurs et confrères écrivains en 2016, quel bilan provisoire pouvez-vous leur faire à mi-parcours de votre mandat ?

 

La réponse à cette question vaut toute l’interview. Pour être bref, je citerai juste quelques activités phare. Nous avons organisé deux séminaires avec le Burida. Nous avons organisé trois concours littéraires (AECI-Découverte de conte, Prix Régina Yaou de nouvelles, Prix Paul Ahizi de poésie) jusqu’à terme soldés par trois livres en librairies. Au moment où je réponds à vos questions un jury planche sur la deuxième édition du Prix Régina Yaou. Nous avons animé trois ateliers littéraires. Nous avons à notre actif deux rentrées littéraires. Nous sommes les organisateurs d’une Journée Internationale de l’Ecrivain Africain etc…Je me garde d’évoquer les conférences et autres missions à l’intérieur du pays. Et tout cela en moins de trois ans. Ce petit point est suffisamment éloquent pour affirmer que le bilan est positif.

 

Président Etty comment votre bureau trouve-t-il les moyens budgétaires pour la réalisation de toutes les activités ci-dessus énumérées lorsque l’on sait que votre structure ne bénéficie pas d’appui financier de l’État ? 

Cette question revient souvent. On me la pose toutes les fois que je suis interviewé. Nous avons réussi à organiser toutes ces activités grâces à des aides et aux partenariats que nous avons tissés. Je tiens à remercier ici Les Classiques ivoiriens, Les éditions Matrice, La librairie de France, La Librairie Carrefour, L’institut Goethe…Je remercie aussi des écrivains et personnalités comme Fatou Kéita, VohoSahi, Sery Bailly, Boa Thiémélé Ramsès, Simplice Dion, Odile Pohan, Constance Yaï. Je dois souligner aussi que la Ministre Kandia Camara a été notre marraine lors de la double cérémonie de notre investiture et notre rentrée littéraire. J’ai certainement oublié d’autres personnes et structures et je m’en excuse. Retenons simplement que, au vu de notre détermination, nous recevons des soutiens ici et là.

Je dois cependant – pour être sincère et transparent - ajouter que depuis juillet de cette année c’est-à-dire à la troisième année de notre mandat, la tutelle nous a apporté un appui de deux millions. Avec cette somme, nous projetons des activités en Novembre, Décembre, Février et Mars. Cet appui est évidemment insuffisant au vu de nos ambitions.

 

L’AECI regroupe environ 600 écrivains, n’est-ce pas qu’il est peut-être temps pour l’État de Côte d’Ivoire de s’investir dans la promotion de la littérature en dégageant régulièrement quelques couloirs budgétaires pour cette association afin de favoriser les activités visantla promotion et la production d’ouvrages littéraires ?

 

Je crois en effet que la Côte d’Ivoire littéraire mérite cela. Le gouvernement d’un pays qui jouit du prestige de grosses plumes comme Bernard Dadié (vénéré sous d’autres cieux), Jean Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, Tanella Boni, Véronique Tadjo, Charles Nokan, Bandaman Maurice etc devrait le comprendre et inscrire la littérature au nombre de ses priorités. Je le dis avec beaucoup de peine. La tutelle doit nous allouer un budget conséquent, stable,  digne de la Côte d’Ivoire littéraire et nous trouver un siège.

 

Président Etty vous devez être heureux d’avoir cetavantage de taille, quel’un de vos confrères et prédécesseurs, siège au gouvernement en qualité de Ministre de la Culture et de la Francophonie. Pour les grands défis de l’AECI, n’est-ce pas qu’il aurait pu êtrepour l’ensemble de ses confrères écrivains, un bienveillant porte-parole auprès du chef de l’État Ivoirien ?

 

Il ne suffit pas d’avoir un écrivain à la tête du Ministère de la Culture. La véritable problématique transpire dans les questions suivantes : quelle est la place que les gouvernants accordent au livre et à la pensée dans ce pays ? Pendant les campagnes présidentielles, régionales et municipales, avez-vous déjà entendu un candidat faire allusion au livre, à la promotion de la pensée et des penseurs ? Si vous répondez à cette question, vous comprendrez tout.

 

Quels rapports l’organisation dont vous avez la charge de diriger entretient-elle avec la structure de tutelle à savoir le Ministère de la Culture et de la francophonie de façon générale ?

 

Le Ministère de la Culture et de la Francophonie est la tutelle de l’AECI. Nos rapports sont cordiaux. Nous refusons de nous installer dans une perspective de confrontation. Mais chaque fois que nous avons l’occasion, nous attirons l’attention de la tutelle sur nos attentes. Nous sommes conscients qu’un pays pauvre a des priorités telles la santé, la sécurité, l’éducation, la nourriture. Mais autant on investit pour éclairer les rues, autant il faut investir pour éclairer les consciences et cela passe par la pensée et donc par la littérature. L’AECI est l’association qui regroupe tous les écrivains de Côte d’Ivoire, c’est sur elle qu’il faut concentrer les moyens quand il y en a. C’est ce qui est normal, logique. J’ai dit plus haut que l’AECI que je dirige a reçu deux millions de la part de la tutelle il y a peu. J’ose espérer que c’est un début qui va connaître une amplification et une accélération les jours à venir.

 

L’AECI est-elle associée au choix des lauréats du Prix d’Excellence en Littérature ?

 

Non !

 

Pourquoi ? C’est quand même pour le moins inadmissible quand on sait que votre association est impliquée dans le choix des lauréats de concours littéraires internationaux tel ‘‘La différence’’ !

 

Pourquoi ? Mais je ne sais pas (rire) !

 

Dans certains pays comme le Sénégal, des budgets de résidence d’écriture sont attribués à certains littérateurs pour la création d’œuvres littéraires. Menez-vous des actions dans ce sens pour vos confrères Ivoiriens ?

 

Le Sénégal est une référence du point de vue de la place prépondérante qu’un Etat accorde au livre et à l’écrivain. Ce que je peux dire est que si nous avons un budget conséquent, nous allons organiser cette activité. En 2019, nous comptons organiser une résidence d’écriture pour trois ou quatre jeunes auteurs féminins. Nous espérons que les choses vont s’améliorer les jours à venir.

 

Président Etty vous avez été bien meurtri, lorsque vous avez été informé de la mort brutale de l’écrivain Soilé Cheick Amidou, votre confrère, votre collègue, votre secrétaire chargé de la communication. SCA n’était-il pas finalement devenu pour vous un frère ?

 

Ce fut un grand choc pour de nombreux écrivains et pour moi-même. J’en souffre encore. En le perdant nous avons perdu un véritable serviteur de la littérature ivoirienne.  SCA était en effet mon frère. Nous étions différents du point de vue de nos croyances et convictions, mais nous étions des amis sincères. Il est musulman, je suis chrétien. Il est du nord, je suis du sud. Ses convictions politiques sont plutôt du centre-droite, moi je suis partisan de la gauche. Et nous étions au-delà de ce qui nous sépare, proches, très proches. Notre amitié était le symbole de ce que nous pouvons rêver pour notre pays, un pays où les citoyens dans leurs approches et rapports transcendent les différences. Ce qu’il représente pour moi va au-delà de ce que vous pouvez imaginer. J’ai encore mal…Permets-moi de ne pas en dire plus.

 

En votre qualité de président de l’AECI, quels sont aujourd’hui vos projets pour la littérature ivoirienne, et pour les écrivains de Côte d’Ivoire ?

 

Nous avons un programme d’activités que nous suivons. Ce programme a été arrêté suite à un séminaire. En fonction de nos moyens constitués surtout des cotisations des écrivains, nous réalisons les activités à notre portée. Il nous faut plus pour avoir un siège ; il nous faut plus pour organiser des résidences d’écriture. Il nous faut plus pour inviter nos confrères de la sous-région pour des rencontres grandeur nature. Le Sénégal chaque année, en novembre, invite les écrivains africains pour un colloque. Nous y sommes invités cette année encore. Nous rêvons de faire de même. Nous avons besoin du soutien de notre tutelle et par-delà du gouvernement pour faire de l’AECI une structure d’envergure. L’Association des Ecrivains du Sénégal reçoit chaque année 150 millions (le chiffre a presque doublé d’après ce que je viens d’apprendre il y a quelques mois), l’AECI en trois ans a reçu 2 millions. C’est pitoyable pour la Côte d’Ivoire littéraire.

 

Macaire Etty, Zaouli Magazine vous remercie.

 

C’est moi qui vous remercie !

Une Interview réalisée par SOUSSOY d’Ébène