COMMUNICATION / DE L'HYPERPRODUCTIVISME AU LIBÉRALISME A VISAGE HUMAIN : L’ÉCRIVAIN IVOIRIEN, UN LAISSÉ-POUR-COMPTE?

Chers amis

Il est heureux que nous nous rencontrions – car qu’aurait-on pu attendre d’autre d’un rassemblement d’écrivains ? – en cette occasion solennelle de rentrée de l’AECI pour tenter de lire les lignes, les présages de notre destin commun. Dans un environnement social où le politique fait et défait donc où l’action l’emporte sur l’idée, sur la réflexion et trop souvent les précède, voire les évacue, cette volonté résolue de penser que porte M. Macaire Etty et avec lui les écrivains de Côte d’Ivoire est un acte proprement militant, un acte de résistance contre cet état archaïque donc non moderne dont le renoncement à l’idéation fait progressivement et inexorablement le lit. Assurément, si la société ivoirienne devait être décrite, elle apparaîtrait certes sous diverses formes énonciatives mais avec les mêmes aspérités, à savoir décadente, superstitieuse, peu éduquée, peu raffinée et régressive ; tout le contraire de ce qu’elle fut pendant les trois premières décennies de son indépendance.  En effet, il semble que du fait des chocs intérieurs et extérieurs qui sonnent le glas dès 1985 du miracle ivoirien (Pierre Kipré et G.-M. Aké Nbgo, 2011), la Côte d’Ivoire n’arrive plus à maintenir son équilibre social et voit sa structure idéologique, mentale et symbolique souffrir d’un délitement irréversible. Cette situation qui est due à des facteurs économiques et (géo)politiques indéniables s’explique aussi et surtout par le recul de l’activité de la pensée, par une mise en demeure de la classe intellectuelle à laquelle l’on doit pourtant de grands progrès dont les politiques s’accaparent aujourd’hui tous les mérites. C’est le cas par exemple du retour au multipartisme longtemps attribué aux forces politiques de gauche mais qui est d’abord si l’on en croit Zadi Zaourou le fait de la réunion solidaire des agents de la pensée et de la culture, en l’occurrence les intellectuels, les artistes et les journalistes. Zadi Zaourou certifie donc que  : « Jusqu’au milieu des années 1980, une étroite et féconde collaboration s’était établie entre les intellectuels, les meilleurs artistes et les journalistes de l’époque, instaurant ainsi une véritable phratrie [qui] a beaucoup apporté au mouvement des idées, notamment à la lutte contre les préjugés ethniques et au processus de conquête des libertés de base (liberté de réunion, de pensée, d’expression) dont la restauration du multipartisme, arrachée en 1990, se voulait le plus pur symbole ». (Zadi Zaourou, 2013)

Il appert donc de cette double revendication la réalité d’une opposition constante entre deux dynamiques, deux récits censés construire un même imaginaire, une même utopie. Or l’extrême politisation de la société ivoirienne que l’on ne doit pas confondre avec une conscience politique clairement marquée met entre les mains des seuls politiques la responsabilité du progrès social. C’est à cet égard que s’explique le choix presque sans consensus du libéralisme comme fondement idéologique avec l’instrument du capitalisme d’Etat pour construire la nation ivoirienne dès les indépendances. Cette posture idéologique semble justifier le primat de l’homo economicus sur l’homo culturalis et donc sur l’homo narrans dont les écrivains sont partie et dont ils sont les architectes modernes. N’est-ce pas à cet égard que s’explique la négligence dont les écrivains ivoiriens sont l’objet à la différence de ceux du Sénégal par exemple ? Dès lors quelles conséquences induit l’économisme exacerbé sur la construction d’un récit national, d’un mythe collectif aptes à forger une conscience citoyenne forte ? En un mot, l’environnement culturel est-il à même de favoriser une bonne expression de la littérature ?   

La satisfaction de ces interrogations commande d’interroger les choix idéologiques et stratégiques opérés par la Côte d’Ivoire depuis les indépendances jusqu’à nos jours et de voir comment ceux-ci influencent la réception du fait littéraire.

 

 

 

I – RAPPORT A LA CULTURE

Dans sa remarquable anthologie réservée à la poésie ivoirienne, le Professeur Marie-Clémence Adom ouvre son étude en donnant la parole à l’africaniste Lilyan Fongang Kesteloot pour tenter de comprendre « l’extrême diversité, l’évolution accélérée, la témérité sans précédent » des écrivains ivoiriens. D’après la spécialiste ceci s’explique par deux raisons, la première qui nous intéresse étant liée à « une absence ! Celle d’un Président-Poète comme Senghor qui, au Sénégal, pesa de tout son poids sur plusieurs générations de jeunes écrivains » (Marie-Clémence Adom, 2014). Si Lilyan Kesteloot pointe ici les pesanteurs esthétiques dictées par l’inclination inconsciente, involontaire au mimétisme par une sorte d’imitation des Anciens – Birago Diop, Aminata Sow Fall et les autres –, par une sorte de calque de la figure tutélaire que représente en effet le premier président de la République Sénégalaise, une autre conséquence peut-être déduite de ce rapport ; elle regarde l’égide dont ont pu bénéficier les écrivains du Sénégal à travers la mise en place d’un cadre institutionnel propice à l’expression littéraire, à l’épanouissement des arts et de la culture en général (Daniel Delas, 2006). Ainsi, dans l’imaginaire collectif, le Sénégal, ancien centre névralgique de l’Afrique Occidentale Française, apparaît comme un pôle intellectuel et culturel majeur alors que la Côte d’Ivoire, place forte de l’économie ouest africaine, est connue pour ses performances en matière de production agricole. Il ne s’agit pas de tirer des conséquences rapides de cette symétrie sur laquelle on pourrait émettre de justes objections en convoquant à grands renforts périphrastiques les accès chauvins qui résument l’excellence de la culture ivoirienne, mais de voir la pertinence du rapport entre l’histoire de notre pays et l’accueil dont fait l’objet aujourd’hui l’écrivain ivoirien de même que la littérature ; car s’il est connu et admis que la bibliographie nationale s’épaissit, l’activité littéraire autour, la pratique de la lecture quant à eux se réduisent en peau de chagrin. Cette situation fait mentir les politiques, les analystes et certains observateurs de la société ivoirienne sous la plume et dans la bouche desquels on lit et entend que la Côte d’Ivoire serait en retard du fait de sa trop grande inclination à la littérature, aux sciences sociales et à une éducation théorique ; l’alternative leur apparaissant la promotion de l’entreprenariat et la construction sans délai d’un état scientifique et technologique seuls gages du progrès social. Toutefois, s’il est vrai, en effet, en particulier si l’on regarde à titre illustratif les transformations apportées par la révolution industrielle dans le système éducatif au XIXe siècle, jamais l’essor de la science et de la technologie n’a signifié la fin du mythe et de la littérature ; tout au plus a-t-il entrainé leur transformation pour épouser l’air du temps. C’est pourquoi Aristide Quillet peut affirmer que dans la deuxième moitié du XIXe siècle : « … la Bourgeoisie, enrichie par le commerce et par l’industrie, formée par une éducation où les disciplines scientifiques prédominent, est éprise avant tout de réalités positives. Aussi se lasse-t-elle rapidement des excès de l’imagination et des outrances de la sentimentalité des romantiques et accueille-t-elle avec ferveur la nouvelle orientation de la littérature. » (Aistide Quillet, 1988). Redisons-le avec force, à la lumière de cet exemple d’une société hyper industrialisée, l’essor de la science ne signifie pas la fin du mythe de même que l’économisme ne doit pas, sous peine de désarticuler la société, entrainer le recul de la culture. Ne pas donner au livre sa place dans une société moderne signifie au moins deux choses : premièrement, que cette société n’est pas si moderne qu’elle le prétend ; deuxièmement – et ce serait raisonner par l’absurde – que cette société moderne ignorerait que « la montée de bourgeoisie (subséquente à la révolution industrielle), a été concomitante de celle du livre » comme le révèlent Simon Nora et Alain Minc (Nora et Minc, 1978).

Il faut l’entendre, la culture est essentielle à la transformation sociale comme l’avait compris Félix Houphouët-Boigny dont l’adresse à la jeunesse le 25 avril 1975 sonne comme un repentir : « Je répugne à parler à la jeunesse en termes de matérialisme, car je ne crois pas que le rôle de l’Etat se limite à la fixation d’objectifs mesurables, ni même à la mise en place d’équipements éducatifs, culturels, sportifs. Je ne crois pas davantage que l’Etat puisse se tenir pour quitte de tout devoir en faisant en sorte de mettre partiellement l’économie au service des jeunes considérés comme entrepreneurs débutants. L’Etat doit aussi, tant au niveau d’une politique culturelle souple se défiant de toute forme de caporalisme idéologique, que par l’exemple de ses dirigeants, s’efforcer de rendre sensibles au cœur et à la raison de la jeunesse des valeurs autres que celles du monde de la bourse et de l’économie, des valeurs morales et spirituelles qui feront que la Côte d’Ivoire, demain, quand c’est vous qui écrirez son histoire, ne ressemblera pas à une jungle, ni même à un temple de marchand. Car je dirai à la limite : qu’importe l’économie, quand bien même elle ne tournerait sans le moindre raté, si elle tourne à de mauvaises fins pour des gens de mauvaise qualité ? L’âme ivoirienne compte davantage, qui doit être une eau claire… »

Ces mots qui ne sont pas de nous, qui ne sont pas d’un artiste, d’un littéraire, d’un socialiste appartiennent à une personnalité mondiale de premier plan qui s’est défiée de son appartenance au communisme et qui a épousé l’idéologie libérale pour en faire l’instrument du développement social. Or que suggère le libéralisme ? D’après Simon Nora et Alain Minc : « l’approche libérale tend à confondre l’histoire et les lois économiques. Elle ne traite les conflits que sur le marché et tend à y ramener ceux qui lui échappent. Dès lors, la gestion vise à cantonner le champ de l’idéologie et à élargir celui du marché. La politique – dans la mesure où son objet est la perception et le traitement des luttes pour le pouvoir – est évacuée. En réalité, elle est escamotée : elle devient moins le lieu de l’action délibérée et explicite que le champ du non-dit. La vision du futur débouche sur une société post-industrielle apaisée. Elle suppose que l’abondance et l’égalisation croissante des niveaux de vie permettraient de construire la nation autour d’une immense classe moyenne culturellement homogène, et de dépasser les tensions. »

Cette vision lénifiante de la société qui repose sur la foi dans la production, dans l’économisme et dans le consumérisme outrancier prépare une humanité liquide partout désincarnée et inapte dans certaines communautés comme les nôtres à la construction de ce que le Professeur Boa Thiémélé Ramses nomme les utopies motivantes (Ramsès Boa Thiémélé, 2003) celles qui se déclinent sous les vocables d’humanisme, d’esprit des lumières, d’universalisme, du sentiment allemand de l’infini, de négritude, d’esprit français que vantait Yves Bonefoy etc.

Dès lors, comment une telle incurie se manifeste-t-elle ? Et quel dommage induit-elle pour l’écrivain ?

 

II – L’approche herméneutique pour comprendre la ghettoïsation de l’écrivain ivoirien

Les lignes qui ont précédé ont tenté de mettre en relief, sommairement, grossièrement il est vrai, l’environnement social dans lequel évolue l’écrivain ivoirien afin de laisser l’auditoire en tirer quelques corrélats pertinents. Toutefois, nous pourrions proposer, sur ce chemin, des pistes d’analyse pour  mesurer leur opérationnalité surtout qu’il s’agit d’envisager des alternatives à un état des choses qui n’est nullement irréversible. D’après nous, la situation de la réception de l’écrivain ivoirien commande de convoquer pour en comprendre les enjeux et les incidences, les ressources de l’herméneutique littéraire, qui, plus que toute autre théorie travaille justement sur les questions de réception et sur le triptyque auteur, œuvre et destinataire.

Historiquement, l’herméneutique littéraire qui n’est pas l’herméneutique juridique, l’herméneutique religieuse (qui ont chacune leur objet), s’est bâtie à l’ombre du développement des travaux de l’école philologique allemande et des objections du courant luthérien quant aux dogmes et aux rites de l’Eglise. Le postulat de Luther était de considérer les textes bibliques comme simples d’accès dès lors que le lecteur possède la foi. Cette posture disqualifie l’intermédiaire, le missi dominici en cela que disposent les réformateurs : « la bible est le livre le plus facile à lire » (Hans Robert Jauss, 1988). Hors du cadre interprétatif du sacré tel qu’élaboré par le prédicateur luthérien Friedrich Schleiermacher, la foi relève du préjugement comme le pense Hans-georg Gadamer pour qui, en s’appuyant sur les dialogues de Platon, on accède à un texte littéraire ou lyrique armé de ses convictions antérieures auxquelles la fiction fait écho. En un mot, la littérature enrichit un sédiment culturel déjà constitué, une tradition culturelle déjà assise. Elle se perd, se dissipe en cas de leur absence. C’est pourquoi Jean Starobinsky rendant compte des travaux de Hans Robert Jauss peut regretter que « L’histoire de la littérature et de l’art plus généralement (…) a trop longtemps été une histoire des auteurs et des œuvres… Elle a opprimé le lecteur, l’auditeur… On a rarement parlé de la fonction historique du destinataire… [Or] la littérature et l’art ne deviennent processus historique que moyennant l’expérience de ceux qui accueillent leurs œuvres, en jouissent, les jugent… qui construisent ainsi des traditions, mais qui, plus particulièrement, peuvent adopter à leur tour le rôle actif qui consiste à répondre à une tradition, en produisant des œuvres nouvelles. » (Hans Robert Jauss, 1978)

Cette défaillance du lecteur dans l’environnement théorique, cette non-prise en compte de l’horizon d’attente, qui, dans notre cas s’explique par la négligence de la culture est la raison de la solitude des écrivains. Trop souvent parce que le politique ivoirien a pensé innover en reprenant aveuglément les vieilles recettes de l’économisme, il a sapé les fondements idéels de la société et assigné le littérateur à la périphérie de la cité. Cet été de fait a été dénoncé par Zadi Zaourou dans une communication en conseil des ministres dans laquelle il présentera à ses pairs son projet de politique culturelle pour la Côte d’Ivoire. Le Ministre-Universitaire fera observer en guise de prolégomènes que : « Les premières décennies de notre indépendance nationale ont vu, avec l’irrésistible poussée de l’économisme, le triomphe de l’homo economicus, dont les besoins en infrastructures routières, industrielles, juridiques, d’expression, etc. ont été largement pris en compte. Ce souci de productivisme très affirmé a rangé la culture au second plan. C’est que l’on croyait la culture incapable de générer des richesses. Il arrivait même que l’on l’assimilât à la subversion. Ce rapport initial à la culture, oublieux du fait que la façon de produire, c’est-à-dire l’ajustement des moyens aux fins de création de richesses est essentiellement culturel – on parle même de culture d’entreprise – semble aujourd’hui s’essouffler. En effet, l’échec des programmes économiques aussi bien que les soubresauts enregistrés dans le continent en 1990, soubresauts liés au bilan de trois décades d’économisme et de productivisme ont montré les limites d’un développement culturellement désincarné. »

 Sans opposer les idéologies socialistes et capitalistes, d’autant que tous ces courants de gauche et de droite ont tenu le gouvernail de l’Etat, force est de constater que malgré la résistance du personnel intellectuel et culturel ivoirien, une infantilisation de la culture des expressions culturelles semble faire loi qui explique la négligence à tous les étages de la société dont l’écrivain fait l’objet.

 

Conclusion

Incapable de donner suite aux recommandations de l’Unesco appelant à dédier 1% de son budget national à la culture, il semble que la Côte d’Ivoire – nous parlons de l’ensemble de la société et ne jetons nullement l’anathème sur aucun pouvoir –  semble avoir choisi le parti de se laisser guider par le succès des arts populaires, en l’occurrence la musique et la danse urbaines surreprésentées dans les médias, dans l’espace public, et dans les organismes de gestions collectives des droits des artistes. Cette situation met en peine la politique culturelle du pays en tant qu’on aurait pu en voir la déclinaison, les traces, les saillances, dans les parcours scolaires, dans la formation du citoyen, dans la construction d’un récit national et dans les productions artistiques, lesquelles d’ailleurs, brillent désormais par la vacuité des contenus sémantiques.

Cette situation doit interpeller les intellectuels et les écrivains dont l’inaction les condamne à subir l’indifférence d’une société, qui, comme le montre conséquence politique de l’approche herméneutique, n’aura pas appris à les (re)connaître comme partie du corps social. Le péril est grand tant pour les uns que pour les autres : pour les écrivains, la résignation peut signifier l’extinction ; pour la société, l’acculturation  annonce le chaos.

Aussi faut-il exiger, pour reprendre la pensée du Professeur Jean-Marie Kouakou que les politiques s’occupent au dissensus politique afin que les intellectuels réfléchissent (sur) la société et surtout lui apprennent à penser l’universalisme, la grandeur et l’infini.

 

Bibliographie

Adom Marie-Clémence, Anthologie de la poésie ivoirienne, Tome 1, Paris, L’Harmattan, 2014.

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, Paris, Gallimard, 1988.

Kipré Pierre, Gilbert-Marie Aké Ngbo, Les conditions économiques de l’indépendance à l’ère de la mondialisation, Mythes et réalités en Afrique de l’Ouest, Paris, L’Harmattan, 2011.

Kouakou Jean-Marie (Dir.), Penser la réconciliation pour panser la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2015.

Ministère des Affaires Culturelles de CI (Dir.), Félix Houphouet-Boigny, Propos sur la culture, Extraits de discours 1959-1980.

Nora Simon, Minc Alain, L’informatisation de la société, Paris, La Documentation française, 1978.

Quillet Aristide, Encyclopédie autodidactique, Paris, Quillet, 1988.

Thiémélé Boa Ramsès, L’ivoirité entre culture et politique, Paris, L’Harmattan, 2003.

Zadi Zaourou, Mes dernières paroles pour l’Afrique, Abidjan, Frat mat éditions, 2013.

Zadi Zaourou, Introduction à la politique culturelle de la République de Côte d’Ivoire (Sic)

www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-239.htm