SOILÉ CHEICK AMIDOU OU L’ÉCRITURE-PROPHÉTIE (Par Majesté Molégouà, écrivain)

Un artiste ne meurt jamais, dit-on. Cela fait un an jour pour jour que Soilé Cheick Amidou tirait sa révérence laissant la communauté littéraire dans un émoi sans pareil. En fait, il était l’un des membres les plus actifs du monde littéraire de ces dernières décennies et se positionnait également comme un point de ralliement entre les membres de cette corporation. Les différents témoignages faits lors de sa disparition brusque ont permis de mettre en lumière certes certains aspects de sa vie. Mais, à la lecture de ses œuvres un pan essentiel de cette existence se dévoile. Ainsi donc, tout en rappelant les aspects déjà évoqués précédemment, nous proposons de présenter des caractéristiques de l’être, à savoir : les dimensions de l’homme, de l’artiste et du prophète.

1.      SCA, un homme à la main sur le cœur

Sans ajouter un mot de trop à ces témoignages sur la vie de Soilé Cheick Amidou contenus dans le recueil Tourbillon de Mots pour SCA, il convient de souligner quelques éléments qui méritent d’être portés à nouveau à la lumière. En effet, tous sont unanimes sur la franchise et la véracité des rapports de Soilé avec ses confrères et consorts. Il était un homme de valeurs, vivant et inculquant celles-ci à tous. En clair, il était un modèle car SCA a été et reste un « homme grand, vaste, plein, entier, disponible, direct, aimant, attachant, humble, heureux, positif, intransigeant avec l’art, avec le vrai, avec tout, avec lui-même et, par-delà tout, aimant l’homme », avance Jean Valère Djezou (Tourbillon de Mots pour SCA, p. 12). Il était presqu’ami et frère à tous, formateur et guide pour les uns, confident et père pour les autres. C’est à raison que sa perte a créé un émoi sans précédent chez ses confrères écrivains et collaborateurs.

Soilé, c’est également l’homme de la rigueur et du travail bien fait. À ce sujet, le témoignage d’Etty Macaire est fort éloquent. En effet, les nombreuses années engrenées au chapelet d’une amitié sincère et vraie révèlent toute la personnalité de l’être ardu au travail. Ainsi, il se présentait comme un défenseur de la langue française à travers le bon usage des règles de grammaire et de la bonne orthographe. Chose qu’il se donnait assez de plaisir à faire en traquant « les fautes partout il les découvrait (…) les affiches, les courriers, les annonces (…) et les fautes de langue avec une régularité impressionnante » (Tourbillon…, p. 7). C’est cet autre élément qui donne du plaisir à lire Soilé en ajoutant à son génie littéraire.

2.      Un artiste au sens plein

« Le poète est poète non parce qu’il a enfoui des dizaines de manuscrits dans le secret de ses tiroirs ou proféré des poèmes à lui-même et pour lui seul, quelque part, dans la paix d’un champ au milieu de la forêt, mais parce qu’il a produit un livre de poésie ou chanté publiquement des poèmes de sa création », confia ME-TI à Zadi Zaourou (Préface à Maïeto pour Zékia de J. Bohui Dali, p. 5). À en croire ces propos, SCA est un artiste sans conteste dans la mesure où ses œuvres témoignent en sa faveur. En effet, écrivain peu prolixe, il est l’auteur d’une œuvre poétique Envoûtement, d’un recueil de nouvelles intitulé Rêves brisés et co-auteur d’un recueil de nouvelles Saisons torrides ainsi que d’un recueil collectif de poésie dont le titre est La Pluie a d’abord été gouttes d’eau.

Au-delà de la publication de ses textes qui fait de lui un artiste de fait, il témoigne d’une plume rigoureuse et belle qui savait filer les mots pour en faire une belle parure littéraire. Si pour André Silver Konan, Soilé était « une plume puissante, libre et indépendante » (Tourbillon de mots pour SCA, p.11), cela transparait inéluctablement tant dans ses prises de position qui ne s’auréolait point de fioritures que dans la beauté, l’harmonie et la musicalité qui se dégagent de ses productions. Dans ses productions artistiques ainsi que ses chroniques et critiques littéraires, l’écriture de Cheick était tissée avec art et rigueur. Ses images en effet étaient d’une puissance particulière. Nous en voulons pour preuve cet extrait « je totalisais cinquante balais » (cf. Rêves brisés, p.13)  pour désigner son jubilé d’or.  Le balai étant un bouquet sert certainement à désigner les jours qui composent une année de vie. C’est à juste titre que dans le « chant d’adieu du fils au père » (Tourbillon…, p.19), Soilé Kader peut qualifier son défunt père, cet artiste « icône et exemple à méditer » de « Tisserand des mots » (Tourbillon…, p. 20).

En plus de sa belle écriture, Soilé Cheick avait l’art de bien dire et de dire juste, lequel art moulé dans la mélodieuse diction dont lui seul avait le secret. Il savait communiquer toute son émotion contenue dans l’élocution de sa voix, et ce, sans hésitation, confirmant ainsi les propos de Boileau : « tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement /et les mots de le dire arrivent aisément ». Soilé est donc un maitre et demeure éternel car « Celui qui devient maitre en son art/ le reste à jamais/ l’artiste Soilé demeure parmi nous » (Tourbillon…, p. 31), dixit Amed Adingra.

3.      Le verbe-prophétie

Un aspect de la vie de SCA longtemps passé sous silence ou ignoré parfois même dans les hommages posthumes est sa verve prophétique. En effet, en parcourant les textes de ce dernier, l’on peut lire aisément l’annonce du départ de Soilé vers ses aïeuls ; départ qu’il a prédit de lui-même aux siens. C’est le cas de la première nouvelle du recueil Rêves brisés intitulé « le long sanglot de Mouni ». Ce texte débute en effet par les mots suivants : « À la lisière des immondices de la vie, je totalisais cinquante balais. Un âge qui me conduisait inexo-rablement vers la tombe » (Rêves brisés, p.13). Ce passage passe pour le moins anodin, pourtant le livre parait en 2017, à la veille du décès de son auteur. Les « cinquante balais » symbolisent 50 années de vie, quand SCA disparait à l’âge de 51 ans.

Par ailleurs, le verbe de Soilé ne cessait de dévoiler « sa disparition brutale » (pour reprendre les mots de Macaire Etty dans la Préface de Tourbillon de mots pour SCA, p.7) quoique celle-ci soit dissimulée sous les propos ou actes de ses personnages. Sans avoir pour pseudonyme un certain Romy, la disparition de ce personnage de « Rêve brisé » au soir d’une aventure amoureuse avec sa bien-aimée s’apparente on ne peut plus à celle de Soilé Cheick. Mais bien plus, il semblait se fondre en ce personnage conçu de toute pièce par le génie de l’auteur. En effet, Romy était musulman (même si le hasard avait joué sa part dans ce choix religieux), et se refusait à un enfermement à l’esprit cartésien. Il refusait de la sorte l’extrémisme en tout point de vue, particulièrement dans la religion, cf. « il croyait en Dieu mais refusait toute forme de fermeture à l’esprit cartésien (…) cette posture qui conduit parfois à l’extrémisme » (Rêves brisés, p.92). La cerise sur le gâteau est la manière dont ce personnage tire sa révérence, à savoir qu’un « chauffeur fou a éclaboussé la chaussé (de son) sang » (Rêves brisés, p.92). C’est donc à raison que l’on rapproche la disparition de Soilé au soir du 15 Aout 2018 de cette tragique mort du personnage Romy, car son sang également a éclaboussé la chaussée qui devait le conduire dans la région de la Bagoué (Côte d’Ivoire) ce jour-là.

Déjà en 2016 dans le recueil collectif intitulé La Pluie a d’abord été goutte d’eau (recueil au titre évocateur), SCA clamait son départ brusque auquel nombre de ses lecteurs n’y prenait garde. Dans son texte intitulé « Adieu », l’on peut lire l’annonce de cette triste nouvelle de son départ dans les vers qui suivent : « Le bonheur se rit de l’être pris dans le tourment/ La carapace écrasée brutalement. » (La Pluie a d’abord été goutte d’eau, p. 150). Ces propos se confirment sous la plume de Maurille-Vierge Kodoussou qui dira au sujet de ce texte intitulé « Adieu » que : « Affirmer et soutenir que l’Art est une émanation des dieux ou des divinités et que donc ce don divin confère à l’artiste une fonction prophétique ne serait pas une attitude délirante » (Tourbillon de mots pour SCA, p. 56).

 

En guise de conclusion, il faut retenir qu’à travers ces témoignages poignants traduisant sans encombre la personnalité généreuse et vertueuse de l’artiste Soilé Cheick Amidou (SCA) se dévoile une âme prise dans l’étau du tourment. En effet, il aurait souhaité se décharger de secrets qui pesaient lourd sur le cœur, tant il était habité par un ensemble de situations assez révoltantes. « J’en avais gros sur le cœur. Mon carquois de secrets bouillonnait », dit-il (Rêves brisés, p. 13). Cependant, cette souffrance morale n’a pu se dissiper certainement malgré l’apparent bonheur qu’on lui reconnaissait tant par la mine joyeuse qu’il affichait que par la maitrise de son art. Il avait longtemps observé le silence qui se révélait être la solution adéquate. Mais, ce silence était devenu assez pesant et l’oppressait. La nature donc l’étouffait à en croire cet extrait « Au pied immonde de la scélérate nature/ Qui piétine la vie de son lourd sabot » (in « Adieu »). Ses différents textes sonnaient de ce fait comme des appels pour une thérapie de cet auteur qui ployait surement sous le poids d’un envoûtement. Sans échos favorables à ses appels de la part de ses pairs, l’auteur n’a eu recours qu’à une solution divine afin de parvenir à la liberté et au bonheur réels. L’écriture de SCA est donc une imploration pour une délivrance véritable.  « À Dieu la vie/ Qui me berça parfois » écrivait Soilé dans son texte intitulé « Adieu » (La Pluie a d’abord été gouttes d’eau, p. 150). En écrivant donc, Soilé tentait certes d’ « éclairer (notre) lanterne » sur certains aspects de sa vie et de « (s)’arracher des serres tenaces de (ses) brûlures intérieures » (rêves brisés, p. 13), mais surtout de demeurer éternel dans nos cœurs.

Adieu l’artiste… pour que le feu de la forge n’expire point !


Par Majesté Molégouà, écrivain