« QUAND LA NUIT EST PROFONDE » de Badi Ben Diebley : POUR L'HONNEUR DES ENSEIGNANTS

QUAND LA NUIT EST PROFONDE est l’œuvre littéraire par laquelle Badi Ben Diébley a fait son entrée dans le cercle des littérateurs. Par ce titre métaphorique, il annonce l’histoire agitée de son personnage principal.

Après de brillantes études à l’extérieur, Guy Bley rentre au bercail dans l’espoir d’occuper une fonction en congruence avec son niveau. Mais contre toute attente, il est affecté dans le nord de son pays pour y exercer en tant que professeur. Écartelé entre l’ennui et la solitude, le pédagogue, pour ne pas choir psychologiquement, se dispose, en plus de ses tâches d’enseignant, d’être utile à la communauté locale en la formant à se prendre en charge. Malheureusement, son initiative, aussi noble qu’elle soit, n’est pas du goût de tous : elle met en mal les intérêts d’un groupe qui ne prospère que grâce à l’ignorance des populations. Sans le savoir, Bley vient donc de déranger un ordre. Une cabale est mise en œuvre pour le mettre sous l’éteignoir. Accusé faussement de viol et d’autres délits, l’enseignant est pris dans un engrenage qui le précipite entre les mains de la gendarmerie. La population est divisée, le corps enseignant proteste, la tension monte, le climat est délétère.

QUAND LA NUIT EST PROFONDE, au-delà de l’histoire de Guy Bley, décrit le calvaire de l’enseignant obligé d’aller servir dans des zones déshéritées et parfois hostiles. D’abord, il doit faire face au manque criard de commodités propices à son épanouissement. Ensuite, malgré sa bonne volonté, il est perçu comme un « étranger », avec toutes les connotations liées à cette notion. Il y a des règles qu’il ne faut pas violer, il y a un ordre qu’il ne faut pas déranger. Des forces invisibles y veillent. Une sorte de mini-république dans la république.

Le martyre subi par Bley est celui de tous les fonctionnaires qui se retrouvent dans un univers piégé par des conflits larvés et des rivalités communautaires. Kogodjan, cette cité chétive en proie aux frictions et autres querelles est, indubitablement, un microcosme et une image de la Côte d’Ivoire où malgré leur cohabitation, les populations ne se mélangent pas outre mesure.

Ce livre tout en se présentant comme un plaidoyer en faveur du fonctionnaire souvent abandonné à son sort dans un univers qui lui est étranger, fustige le tribalisme et le clanisme, de véritables gangrènes qui freinent le rêve de la construction d’une véritable nation. Toutefois, à l’instar de Guy Bley qui a fini par sortir d’affaire, il y a de l’espoir car quand la nuit est profonde c’est que le jour est proche.

Le roman QUAND LA NUIT EST PROFONDE bénéficie d’une belle narration malgré la lourdeur de certaines tournures phrastiques et l’insuffisance du travail de « finition éditoriale». Badi Ben Diébley, à la manière des conteurs de son terroir, convoque avec maestria les ingrédients de l’oralité. Le récit romanesque prend l’allure d’une parole qui se déploie en charriant toutes les techniques de la parole africaine, lieu où se côtoient proverbes, poésie, paraboles, jeux onomastiques et énigmes.

Cependant, l’auteur jamais ne perd de vue, malgré les flash-back et les digressions, qu’il doit conduire son intrigue jusqu’à son épilogue. Si son style d’écriture se distingue par sa vivacité et sa variété, c’est surtout parce qu’il est hybride, une sorte de fusion entre techniques orales et exigences de l’écriture romanesque.

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Quand la nuit est profonde (Badi Ben Diébley), roman, L’harmattan CI, 2016