Entretien avec ODILE POHANN, Médiatrice du Livre pour l'AECI.

"Si j’étais Ministre de la Culture, en un mois, je doterais l’AECI d’un siège locatif et on nommera ce siège la maison des écrivains."

 

Pohann Berthe Odile est psychopédagogue, conférencière (BNETD, CNDHCI, consultante télés, radios, presse sur tous les sujets qui nécessitent l’apport de la psychologie). Marraine des écrivains de Côte d’Ivoire et du festival de la création poétique chez les jeunes, préfacière, médiatrice du livre. Elle s’exprime sans faux fuyants dans l’interview qui suit.

 

Lors de la dernière nuit des écrivains, vous avez été élevée au rang d’ambassadrice du livre en Côte d’Ivoire et cela, par l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI). Quelles sont les tâches qui résultent de cette fonction, Mme l’ambassadrice ?

Cette distinction à une grande valeur affective reçue de l’AECI et de son président, en présence du directeur du livre, Monsieur Henri N’Koumo qui se bat pour la littérature ivoirienne. La médiatrice de l’AECI telle que définie par le Président Macaire Etty a pour but de servir de courroie de transmission entre l’Association et le grand public.

Son rôle est de dire, "prêcher", les valeurs du livre en toute occasion, d’être un défenseur de la contribution du livre dans le développement intellectuel, culturel, un motivateur et un défenseur du livre, quel que soit le contexte, le temps, le lieu. Elle doit faire un clin d’œil au livre en exhortant les populations à lire. Le livre est intemporel et un rempart contre l’inculture et la solitude. 

Nous remettrons avant la rentrée littéraire, notre feuille de route au Président réélu pour faire du livre une nourriture psychologique, intellectuelle, physiologique, social, culturel etc. Le livre est un élément de développement et de socialisation de tout notre être humain.

Mme Odile Pohann vous n’êtes pas écrivaine, mais vous êtes présente à la quasi-totalité des événements littéraires. Quel est ce lien si fort qui vous unit à la littérature ?

Mon père lisait beaucoup. Et lorsque j’allais en vacances à Adzopé, mon cousin qui était en lettres modernes mettait ses livres à ma disposition. Depuis lors, le livre est devenu ma passion. J’ai eu en 2nd un professeur de français grec qui nous a fait aimer la littérature. Quand on sait la transformation cognitive et comportementale que le livre opère en vous et surtout rend fécond intellectuellement. Le livre est multidimensionnel. Il forme, informe cultive, et est parfois thérapeutique. Cet instrument est mon ombre. 

Sans être écrivaine, j’ai fait mienne cette pensée de JACQUES SALOMÉ : « Le livre a deux auteurs celui qui l’écrit et celui qui le lit » Quand on connait la valeur du livre, l’intérêt de la lecture s’installe en nous. Respect à tous les écrivains.

Vous ne vous contentez pas seulement d’être présente aux cérémonies littéraires, vous mettez les mains dans les poches pour soutenir la promotion littéraire en tant que Marraine par-ci, mécène par-là. Ce n’est pas tout le monde qui le fait. Vous, qu’est-ce qui vous motive à agir dans ce sens ?

Plusieurs écrivains m’honorent de leur affection et de leur amitié donc je reçois d’eux l’immatériel, ce qui n’a pas de prix. Oui, je suis marraine par ci,  mécène par là parce qu’ils ont remarqué que je suis une férue du livre. J’ai même été préfacière du roman « des larmes et des palmes » de l’Ecrivain Yves-Arsène Kouakou, pour vous dire que la sollicitation est parfois intellectuelle. Ma motivation est mon amour pour le livre et mon admiration pour ces écrivains qui  offrent au public ce qui leur était personnel. Ecrire, c’est faire de l’introspection, sortir de l’intérieur ce qui n’était pas observable, lisible... Je reçois plus des écrivains que je ne leur viens en aide.

Mme Odile Pohann, pouvez-vous nous dire en peu de mots quels sont les deux derniers livres d’auteurs Ivoiriens que vous avez lus et de quoi parlent-t-ils ?

Il y a celui du jeune auteur ivoirien Placide Konan  "J’écris de profil", poèmes. Un poète slameur sur les traces de nos chantres  très engagés dans la critique des maux de notre société. Il crie pour la valorisation et le rétablissement de l’histoire de l’homme noir: j’écris au secours... de notre alphabet nègre qui compte quatre lettres 

n-o-i-r des mots qui perturbent nos consciences.  

Et "On me l’a ôté" de Mahoua S. Bakayoko  une autobiographie qui revisite son enfance, un hommage à ses défunts parents. La mère qui lui a laissé son empreinte éducative. Un passé dont l’héritage demeure les souvenirs racontés et dont le livre gardera  intact la fidélité de la narration au contraire de l’oralité. "On me l’a ôté" pour parler de son excision. Un livre au parfum du Manding cher à l’auteure, fait de coutumes avec leurs zones de lumière et d’ombre. 

 

La littérature, c’est aussi la connaissance des belles lettres, si vous devez vous baser sur ces deux derniers livres lu pouvez-vous affirmer que la littérature ivoirienne est en mauvaise posture ?

La littérature  ce sont les belles lettres comme vous l’avez dit. C’est exact. Elles qui donnent une élégance à l’écriture. Quand on parle d’art, on est dans l’esthétique. Nous avons eu nos monuments  avec Amadou Kourouma, Zadi Zaourou, Bernard Dadié, Maurice Bandama, Henri N’koumo... Il y a ceux du milieu avec Macaire Etty, Soilé Cheick-Amidou, Jules Dégny… et la dernière vague de jeunes avec Patricia Hourra, Yves Arsène Kouakou, Boris Takoué... Je ne parlerai pas de mauvaise posture de la littérature ivoirienne. Mais comme le président Macaire Etty l’a relevé, il y a un travail à faire avec des livres qui n’honorent pas l’art de l’écriture. Le livre véhicule l’image, la personnalité et la valeur de son auteur. L’écrivain doit lire. On n’écrit pas pour faire comme les autres. Attention ! La littérature est universelle. L’écriture est l’empreinte intellectuelle de l’auteur. Il faut se faire corriger par des critiques littéraires avant la publication. Nous assistons à un printemps littéraire ivoire mais que cela soit de qualité et c’est le cheval de bataille de Messieurs Henri N’Koumo et Macaire Etty.

La littérature,  c’est en outre le travail, l’art des écrivains. Mais ces derniers, depuis plus de quinze ans, peinent à se trouver un siège pour mieux promouvoir de leur art. Certains écrivains pensent que le Ministère de la Culture a fait défaut dans ce sens. Quel est votre avis sur cette question ?

Le manque de siège de l’AECI est incompréhensible et inqualifiable pour une structure qui existe depuis 32 ans. Comment peut-on bien travailler et se présenter comme une association respectable quand on n’a pas une adresse où on peut vous trouver. Monsieur le Ministre Maurice Bandama a été président de l’AECI donc il devra être celui dont les écrivains  diront: "C’est sous le ministre Bandama que les écrivains ont eu un siège". Cela peut être un protocole de location avant la construction ou le don d’un bâtiment. L’AECI pourra y faire des dédicaces payantes à moitié prix et pour leurs membres… Monsieur le Ministre, nous comptons sur vous.

Cinq écrivains interrogés affirment ne voir aucune politique du livre et de la lecture en Côte d’Ivoire. En tant qu’ambassadrice du livre, vous en voyez une, vous, Odile Pohann ?

Je suis une personne du juste milieu et non des extrêmes. Le Ministre de la Culture en nommant un directeur du livre montre qu’il accorde une spécificité à ce pan de son ministère. Mais est ce que la volonté politique et la réalité des acquis sont conformes aux attentes des écrivains ? Voilà la véritable préoccupation. Il y a le SILA, les festivals internationaux, la programmation de certaines productions d’auteurs de Côte d’Ivoire dans les œuvres scolaires. Mais est-ce qu’il y a des écrivains qui vivent seulement de leur art ? Quand on voit le coût de production, la mévente et ne se voir attribuer que des miettes !

Autant on est fier lorsque Marie-Josée Talou remporte des médailles internationales, autant on devrait aussi être fier lorsque qu’un écrivain remporte un prix international. D’aucuns estiment que si le Ministère de la Culture faisait pour les écrivains ce que le Ministère des Sports fait pour les athlètes, il n’y a aucune raison pour que les écrivains ne ramènent pas à la Côte d’Ivoire des prix littéraires internationaux prestigieux. Qu’en pensez-vous ?

Le Ministère des sports travaille avec des sportifs qui ont une renommée pour glaner des lauriers. Sinon il y a quelle politique sportive ? La représentation sociale du sport est forte et quasi présente. La culture n’est pas une priorité nationale, c’est cela la réalité.

Le père centenaire de la littérature ivoirienne Bernard Binlin Dadié s’en est allé. N’est-ce pas là, toute une bibliothèque qui vient ainsi de brûler comme le dirait Hamadou Hampâté Bâ ?

Hommage au père centenaire de notre littérature Bernard Dadié. C’est vrai qu’on pourrait citer Hampâté Bâ pour dire que c’est une bibliothèque qui meurt, quand on voit la somme de connaissances de ce sachant. Mais les écrits survivent toujours à leurs auteurs les rendant immortels. Voilà ce qui nous console : le faire vivre à travers ses œuvres dont certains sont d’actualité les nombreux « Togo gnini »...

N’est-ce pas que, vue la grandeur de ce monument culturel qu’est Bernard Binlin Dadié, le Ministère de la Culture devait négocier auprès du gouvernement tout au moins un jour de deuil national ? Partagez-vous cet avis ?

Un jour férié ? Le régime des jours fériés existe. Mais le ministère de l’éducation nationale et celui de la culture auraient pu proposer une minute de silence dans toutes les écoles, instituts et les bibliothèques à une heure donnée le jour des funérailles. Cela aurait donné une coloration très particulière et inoubliable à cette journée. 

Mme Odile Pohann si vous étiez nommée aujourd’hui Ministre de la Culture par le Président Alassane Ouattara, citez-nous deux actions que vous feriez dans un délai d’un mois en faveur de la littérature ivoirienne.

Rires. Faisons donc un peu de fiction si tel était le cas en un mois je doterai l’AECI d’un siège locatif pour matérialiser son existence et on nommera le siège la maison des écrivains. Elle servira aussi aux dédicaces payantes. J’octroierai un véhicule pour plus de mobilité du président afin de favoriser la proximité relationnelle avec les écrivains de l’intérieur.

Ma seconde action, ce sera un nouveau recensement de tous les écrivains,  salariés ou non avec les gains  pour prendre  conscience  de leur besoin et difficultés.

 

Interview réalisée par SOUSSOY d’Ébène